interview de Maurice Fourré

Poète à l'âme sensible, M. Maurice Fourré, auteur de la Nuit du Rose-Hôtel évoque ses souvenirs d'enfance …

… que la ville de Niort sut entourer de sourires, d'eaux vives, de soleil et de fleurs.


M. Maurice Fourré, que notre excellent collaborateur et ami R-G. Marnot a su présenter de si élégante façon à nos lecteurs du Maine-et-Loire à l'occasion de son livre La Nuit du Rose-Hôtel est un bon bourgeois angevin. Mais s'il reste fidèle à sa patrie d'adoption, il ne renia jamais la ville qui berça son enfance : Niort.

L'écrivain aux belles manières et à l'âme sensible a précisément eu la délicate pensée de nous adresser, rassemblés en quelques lignes au travers desquelles passe une douce poésie, quelques souvenirs. Écoutons le Maître.



Trois fois par an, à toutes mes vacances scolaires, mes parents m'ont conduit à Niort. Sur le pont métallique aujourd'hui détruit, le train qui nous amenait d'Angers traversait le beau fleuve qui est la frontière du Nord. Dès Thouars, nous avons quitté l'ardoise, et la tuile des toits nous faisait fête. Un ciel moins humide à mesure que nous abandonnions les vallées descendant vers plus de soleil nous annonçait Niort, à mes frères et à moi, par-delà les belles terres onduleuses. C'étaient les inoubliables vacances du cœur qui commençaient.

Le jardin de ma grand-mère, sur la cime de son vieux mur, devenait toute notre vie. Partout, ce n'était que lumière. Un immense horizon invitait nos âmes. Des cascades chantaient. Des cris d'enfants montaient de la Regratterie. Les oiseaux s'appelaient dans le jardin public, si proche. Les trompettes de la cavalerie indiquaient le mouvement des lignes dans la cour du quartier. Dans le ciel vibrant de soleil, aux royautés d'automne, les cloches ailées passaient, que donnait Saint-André. Entre les cordons de buis où nous circulions, tout n'était que fleurs. Ma grand'mère et ses belles-sœurs vieillissantes ne vivaient que pour leur jardin : il était pour elles les saisons et les jours. Quand nous étions las et recrus de cette sagesse dont nous devions ménager de tant de fleurs la grâce et la vie, nous allions joindre, ma sœur, mon frère et moi, un endroit plus abaissé du parapet d'où nous découvrions par-delà l'adorable lacis de la Sèvre Niortaise, la route qui conduit vers l'Ouest.


Je crois n'avoir jamais été infidèle à Niort. Son parfum, ses maisons, d'aspect multiple, et ses panoramas ne m'ont pas quitté. J'entends souvent en ma mémoire monter des voix claires qui résonnent sous les toitures vitrées du marché, au matin d'un beau jeudi. Parmi les étalages colorés, tous les produits de la terre agricole, de la mer et des eaux vives où bat la roue du moulin s'offrent en ce moment de la ville charmante. Et parfois, le cri pointu d'un chevreau traverse encore mon matin.


Quand, fils d'un Niortais, je suis allé habiter Paris, j'ai choisi tout naturellement et en toute sympathie de me faire agréer comme membre de la société des originaires des Deux-Sèvres, retrouvant en commun (... illisible).

À ces chers amis disparus, je joins la pensée de mes affectionnées aïeules, celle de mon arrière-grand-père de Celles-sur-Belle, et de mes grands-oncles du boulevard de Strasbourg, d'où l'on découvrait Saint-ilaire.

Je salue Niort avec émotion, chère ville charmante, terre de race forte, à qui je pense que mes ancêtres durent une part de leur solide raison poitevine et leur tenace vouloir. Je souris à une enfance que Niort sut entourer de sourires, d'eaux vives, de soleil et de fleurs.


La Nouvelle République du Centre Ouest

Mardi 7 mars 1950.