Traces

Colette Audry, Jacques Simonelli, Michel Carrouges

TRACES (1)


Plus tard, Maurice. Ou jamais. (…) Ç'avait été une longue soirée; elle était rentrée chez elle bien après minuit … la main dans l'ascenseur, c'était encore au début du repas, tous les pâtés, tous les hors-d'œuvre éparpillés sur la table. (…) Il était encore question du double, et de l'histoire qu'elle écrirait. Lui paraissait très accroché. Elle se souvient avoir pensé que c'était la première fois qu'on parlait autant d'elle et de son travail, que tous les feux étaient braqués sur elle. D'habitude, c'était plutôt de lui qu'on s'occupait. Elle y avait vu un petit miracle de l'amitié, disons, d'une amitié en train de se métamorphoser en un peu autre chose. Et il lui a expliqué que le reflet dans l'ascenseur, elle n'avait pas besoin de s'en encombrer : pour elle, ce devait être un point de départ, une référence, en quelque sorte, qui lui permettrait de retrouver à volonté la fraîcheur de son obsession … il a bien dit la fraîcheur …. mais que de cette image et de cette obsession, elle ne tirerait pas une histoire (et pourquoi pas, après tout ? Pourquoi a-t-elle fait sienne, si docilement, son évidence à lui ?).

Il a encore dit : dans ces histoires, les gens rencontrent leur double. C'est même le pivot du récit, le double sort du miroir, par exemple, comme de la glace de votre ascenseur, justement. Et si, pour une fois, ils ne se rencontraient pas ? Ça a continué longtemps encore, mais le reste s'est effacé, elle a dû boire un petit peu trop ce soir-là. Jusqu'où avons-nous pu aller ? Jusqu'à la dissociation ? Est-ce possible ? (…)

Et rien ne peut lui permettre de décider si Maurice a pensé : "Ça y est !" ou s'il était simplement stupéfait de la trouver là…

Colette Audry

L'Autre Planète

Gallimard, 1972


TRACES (2)

…Le Roman pour les Cuisinières participe ainsi, fût-ce sur le mode mineur, de ce courant souterrain de notre littérature qui va du Roman de la Rose, des Cinq Livres de Rabelais et de l'Histoire Comique des États et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac à la Poussière de Soleils de Raymond Roussel.

Sans l'égaler à ces œuvres essentielles, c'est parmi d'autres ouvrages acroamatiques moins connus, l'Histoire des faits et prouesses du vaillant chevalier Guérin de Jehan de Cucharmoys, l'Amilec de Tiphaigne de la Roche, ou le Caméléon mystique de Maurice Fourré, qu'il convient de lui faire place.

(

…) La littérature serait-elle désormais l'espace privilégié où se puisse accomplir ce que les Anciens nommaient mysterium facere - effectuer, célébrer le Mystère ?


Jacques Simonelli

Préface de 1993 à la réédition de Un Roman pour les Cuisinières

d'Émile Cabanon (1834), Paris, José Corti, 1962

TRACES (3)

…. De ce point de vue, il ne manque pas de quelque analogie entre la poésie de Fardoulis-Lagrange1, et celle de Maurice Fourré dans son inoubliable Rose-Hôtel, en ce que tous les deux prennent la matière la plus grise et la plus "déprimante" pour en faire le seuil de leurs empires magiques.

Michel Carrouges

Le Paysage en ébullition (Revue Critiques, 1951)

in Aux abords des îles fortunées et deshéritées

Catalogue établi par Philippe Blanc

pour l'exposition Michel Fardoulis-Lagrange

Bibliothèque de Charleville-Mézières, 1999

NB : C'est nous qui soulignons (NdlR)

1Dans son étude sur Fourré parue dans Le Surréalisme et le roman, l'Âge d'Homme, 1983, Jacqueline Chénieux-Gendron invoque, d'entrée de jeu, une proximité à la fois littéraire et personnelle entre deux auteurs qu'en réalité seule la ferveur de leur ami commun Michel Carrouges semble avoir rapprochés. (NDLR)