Les malheurs du baron Zéro

J.P. Guillon rappelle dans son article sur Fleur de Lune combien la période 1957-58 fut difficile pour Maurice Fourré. Une lettre à son neveu, datée du 11 juillet de cette année-là, et que nous reproduisons ci-dessous, n'en déborde pas moins de l'optimisme et de la bonhomie propres à notre auteur. C'est qu'il a quelque raison de se réjouir, comme on va le voir :

Angers, 11 juillet 58

Mon cher Jean

J'ai écrit à ta mère de transmettre, à Geneviève et à toi mes affectueux compliments et l'expression de mon bien vif contentement relativement au succès de Laurence, et je dirai tout autant de Natalie, car au milieu du brouhaha des foules sccolaires que l'on mesure, quelques points de plus ou de moins sont peu de chose : elle saura se rattraper en Octobre.

Te dirai-je que sur une ligne parallèle de proches vacances, j'ai attrapé mon petit laurier de papier - et je suis heureux de t'en prévenir. Mon tumultueux Tête-de-Nègre, qui claudicait depuis quelques années plus ou moins, et à qui j'ai remis une jambe nickelée l'hiver dernier, me fournit la joie de te prévenir que je viens de signer son contrat de publication avec Gaston Gallimard. J'en suis particulièrement content. Je t'embrasse,

Maurice Fourré

Certes, nous savons, nous, ce que Fourré ne pouvait qu'ignorer : que Tête-de-Nègre ne paraîtrait qu'en 1960, trop tard pour qu'il ait la joie de voir son ouvrage en librairie, puisqu'il devait mourir en juin 1959, moins d'un an après avoir écrit cette lettre. Mais parfois, le destin se rattrape à moitié : s'il n'a pu avoir entre les mains le volume complet, du moins en aura-t-il vu quelques bonnes pages publiées en avant-première dans la NRF datée du 1er janvier 1957, comme il l'avait triomphalement (et quelque peu prématurément, au vu des dates) annoncé à son ami Julien Lanoë dans une lettre de mai 1954 (cf Fleur de Lune n° 12-13):

Ce n'est pas encore officiel ; mais je tiens à ne pas me priver du plaisir jeune de vous en prévenir de suite :

Ayant envoyé la semaine dernière mon nouveau livre Tête-de-Nègre chez Gallimard, Jean Paulhan me fait l'amitié de m'informer de son tout proche accueil et de la publication de quelques-uns de ses fragments (que je le prie de choisir lui-même) dans la NRF.

Voilà une récompense à laquelle je suis extrêmement sensible, après tout le travail que vous savez …

Heureusement que nous ignorons les aléas que la vie nous réserve ! Fourré allait devoir retravailler longtemps encore son malheureux Tête-de-Nègre avant de voir enfin, en juin 58, ses efforts couronnés par la signature du contrat tant attendu.