Fleur de lune: le dernier projet de Maurice Fourré



par Jean-Pierre Guillon

"Au milieu du brouhaha des foules scolaires que l'on mesure", les résultats des enfants sont bien peu de chose ; "Quelques points de plus ou de moins …" La seconde partie de cette lettre, qui figure in extenso dans ce même bulletin (cf rubrique Échos et nouvelles) tend à jeter un pont entre Patte-de-Bois (1905) et Tête-de-Nègre (1960) et retiendra plus particulièrement l'attention. Que ces deux œuvres soient d'une tenue tout à fait différente, que l'auteur lui-même ait affecté de ne plus vouloir se souvenir de la première, tout cela ne rend que plus significatives ces quelques phrases : "Te dirai-je que sur une ligne parallèle de proches vacances, j'ai attrapé mon petit laurier de papier … Mon tumultueux Tête-de-Nègre qui claudiquait depuis quelques années plus ou moins, et à qui j'ai remis une jambe nickelée l'hiver dernier, me fournit la joie de te prévenir que je viens de signer son contrat de publication …" (c'est moi qui souligne).

Patte-de-Bois, Tête-de-Nègre : Maurice Fourré affectionnait visiblement ce type d'expression, aux trois syllabes bien frappées, au point de se ménager de l'une à l'autre, par-delà le temps, de subtiles voies transversales. Dans le même ordre d'idées, le dernier projet qu'il conçut, peu avant sa mort, concernait un nouveau roman, qu'il pensait intituler Fleur de Lune. Du juvénile Patte-de-Bois au poétique Fleur de Lune, en passant par le sombre et cramoisi Tête-de-Nègre, on voudra bien admettre que la continuité des titres n'est pas fortuite, qu'elle est au contraire riche de sens.


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Le tournant des années 57-58 a été mauvais pour Maurice Fourré : il a eu des ennuis de santé, et s'il ignore encore le sort que Gallimard entend réserver à son Tête-de-Nègre, en dépôt chez l'éditeur depuis quatre ans, il sait désormais à quoi s'en tenir pour Le Caméléon mystique, qu'on vient de lui refuser. Le 1er octobre 1957, Gallimard lui avait en effet écrit ceci : "Je dois vous avouer, en toute objectivité, qu'il ne semble pas que ce livre puisse rencontrer un bon accueil auprès du public … Le lecteur ne peut être que fatigué par ce style surchargé d'adjectifs surprenants, lourds d'ironie volontairement appuyée, par ce récit extravagant, entrecoupé de commentaires lyriques. Il y a dans cet ouvrage trop de complications et de préciosité." Fourré, d'abord déçu, mais nullement découragé par cette fin de non-recevoir, commence, le 18 avril 1958, de consigner, sur un cahier d'écolier, comme d'habitude, des notes pour un nouveau récit: Fleur de Lune.

"Le livre que je pense entreprendre cet hiver, note-t-il ce jour-là, sera entièrement à l'opposé de Tête-de-Nègre - lyrisme refoulé - sobriété et mouvement. Saumur - la Bretagne éloignée. Références personnelles antérieures : Rien de la Nuit du Rose-Hôtel (aucune page de référence), mais un côté de la flèche du jardin de Tonton-Coucou. Dans la Marraine, rien, sauf le lyrisme des paroles de Florine - à peu près - tout le ton de Clair Harondel, sauf la magie visible - oui pour toutes les petites anecdotes, avec le sommet narratif des statues fondantes - rire et légèreté. Le "merveilleux" fusant par les fissures du récit." … Ces notes, prises au jour le jour, l'amènent au 30 décembre 1958, où il les abandonne pour se lancer dans une seconde, puis une troisième mouture du Caméléon. Il avait alors quatre-vingt-deux ans. Ce cahier de marque "Parthénon", d'une cinquantaine de pages, restées à l'état de brouillon, comporte aussi des rappels de "choses à faire" (chaussures, dentiste, écrire à Breton, à Paulhan … ) ; certaines pages, pleines d'abréviations à l'usage du seul scripteur, sont quasiment illisibles, et rendent ce dernier projet un peu flou, difficile à cerner en tout cas, pour un lecteur non initié. Je vais essayer d'en démêler l'écheveau.


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Dans l'esprit de l'auteur, ce nouveau récit devait être largement autobiographique, formé, comme il l'avait dit des précédents, "des décombres de ma vie, de mes affections, de mes souvenirs, de mes sourires, et d'indestructibles rêves". Fourré, en l'écrivant, se donnait pour tâche d'assister "à la remontée des souvenirs mêlés à la répétition d'actes cruels". Il faudra peut-être, note Fourré pour son propre compte, "utiliser les petits souvenirs d'enfance publiés dans le Courrier de l'Ouest". (Ce "peut-être", qui revient comme un leitmotiv, montre que l'auteur inventait - et découvrait - son projet au fur et à mesure, et qu'il ne suivait aucune idée préconçue).

À l'approche de la mort, le retour sur soi et le travail de la mémoire se font pressants ; et Fourré de citer, pêle-mêle : "1910 - aventure électorale, réussite, épanouissement de soi, les deux Berthe, les deux amies de 1906, les nuits - les problèmes amoureux de février à novembre 1958 : le cycle des trois histoires du troisième arrondissement, 1958, à incorporer dans le drame ; Eliane, Marie-José, Suzanne (Tiffauges-Nantes). " C'est dire si dans l'élaboration de son récit, Fourré comptait s'appuyer sur des évènements proches ou lointains de sa propre existence, appelés de la sorte à former la matière première de son rêve et de son œuvre, pour mieux s'inscrire au rebours des horloges, dont la marche est inéluctable, et pour tenter, contre elles, de remonter le temps. Mais il pensait aussi utiliser ses lectures du moment : "Henri Brulard (Stendhal) - Benjamin Constant - les limpides attardés de la fin du dix-huitième siècle, Prévost, Laclos, Jean Racine se centrant sur le drame humain passionnel … avec un Fatum de cruauté … des ratages de douceur aussi, mais une panoplie de dieux périmés." Suivent alors, dans ce cahier manuscrit, une allusion mystérieuse au cheval noir de Platon et un renvoi à la préface des œuvres d'Isidore Ducasse par Julien Gracq.

Voulant donner à son récit une assise géographique solide, Maurice Fourré choisissait les lieux de l'action avec le plus grand soin, dessinant même dans cette intention des croquis et des plans (il avait aussi dans l'idée de rappeler le souvenir de tel ou tel personnage auquel ces lieux renvoyaient :"Clotilde de Vaux, Charrette, Pierre de Montfort, Gilles de Retz (Tiffauges), Abélard, le Père Surin et les Ursulines de Loudun, Sœur Marie des Anges", ces derniers déjà mentionnés dans La Marraine du Sel). Ce roman en gestation se serait, pour une fois, écarté de la Bretagne, et aurait "déroulé ses petites affaires de Saumur à Clisson" : "Le Marais poitevin, note Fourré, l'estuaire de la Loire, Tiffauges, le Croisic, peut-être Angers (la futilité, la peur du scandale, l'indifférence souriante et ambivalente)", et "le drame aura centre à Doué - le Puy Notre-Dame - le Saumurois". C'est ainsi que l'auteur en vient à imaginer un couple de jeunes gens dans chacun de ces lieux, lesquels, dans sa géographie personnelle, "sont aux antipodes l'un de l'autre : la fille à Clisson, le garçon au Puy Notre-Dame, deux hantises de guerre s'opposant de la sorte, a. : Clisson, Vendée 1793-94, b. la guerre gallo-romaine."


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À trois reprises au moins, Fourré chercha au fil des pages à rattacher à ses autres romans le récit de Fleur de Lune, ouvrage qu'il entendait composer dans la synthèse schématique des ouvrages précédents, repensés et préalablement remis dans leur ordre naturel : 1. Rose-Hôtel, 2. Tête-de-Nègre, 3. La Marraine du Sel, 4. Le Caméléon mystique, 5. Fleur de Lune. Comme il semblait nécessaire à l'auteur que "tout le récit soit conçu et exécuté dans un mouvement de férocité à peine voilée, presque impossible", il fut conduit à revoir dans cette optique ses récits antérieurs, parus ou à paraître : "Les passages de férocité dégagée du tremblement lyrique, de la carence d'action et de vie, qui constitue le lyrisme, furent les points de réussite plus profonde, plus formelle: 1. Dans le Rose-Hôtel : Gouverneur (malgré son abus oratoire …) (la sensibilité, autant que l'immobilité léthargique, affaiblissent la Nuit du R.H). 2. Dans La Marraine du Sel (construite et élaborée dans un instant de férocité) : tous les endroits fermes sont à base de férocité - particulièrement la réussite que constitue le Baiser Solaire. 3. Dans le Caméléon M. : les passages les plus fermes sont à base de férocité : la boucherie photographiée, la nuit de la veuve Bugne, la nuit de Belle-Île. 4. Tête-de-Nègre : là surtout règne la férocité (malgré le côté masochiste que constitue la mise à mort de l'auteur par soi-même …)" etc.

Opérant, quelques pages plus loin, la synthèse entre ces divers objectifs, il revient à ses ouvrages déjà écrits : "1. Le Rose-Hôtel a été composé avec des rêves éveillés, mêlés de souvenirs de rêves cosmiques et d'ambiance torpide. 2. La Marraine du Sel, composé avec le contrecoup d'un drame immédiatement vécu, mêlé à l'obsession d'une ambiance géographique. 3. Le Caméléon mystique, avec un entrelac de souvenirs anciens, mêlés à une ambulation géographique. 4. Tête-de-Nègre, dans le lyrisme d'un drame personnel, avec ambulation géographique = le drame se vivant au moment où s'exécutait le récit. 5. Fleur de Lune doit naître et se composer de la concentration d'évènements personnels, d'ordre intense et significatif, vécus par lui de février à septembre, qui seront sertis dans une fabulation favorable à leur centrage, mouvement et expression …"

Au départ, Maurice Fourré ne savait trop quel canevas adopter ; il savait bien, par contre, quels thèmes il aurait voulu développer, et, dès les premières pages, il les consigne sur son cahier. Ce sera d'abord le thème de la férocité ("ma vie, placée sous ce signe"), férocité qu'il retrouvait en lui, chez les autres et dans l'histoire, d'où la référence particulière et insistante à Gilles de Retz. Vient ensuite le rappel des vieilles antinomies, ce que Fourré appelle "la conjonction des contraires": "Les ambivalences du Bien et du Mal - le Double - le Masque - le cycle de l'esprit d'enfance et de l'esprit de mort - le rire et les larmes - le Fatum, emportant l'homme dans le tourbillon de vie et de mort (le mammouth, les millions d'années, les guerres, les ambivalences de l'horreur et de la douceur), la jeunesse et la mort, masochisme-sadisme", notations qui s'achèvent sur ce qui, aux yeux de l'auteur, devait être le point central du drame : "la mise à mort". Si Maurice Fourré avait pu mener à bien son projet, nul doute qu'il nous aurait donné à entendre une symphonie lugubre des plus singulières.


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Selon les notes du 3 mai 1958, l'histoire devait tourner autour d'une lente agonie ("cheminement vers la mort, annoncée au commencement du livre, rafraîchie par l'esprit d'enfance"), et mettre en scène "deux petits vieux", Sylvain Cornil et Faucillon, le nom de ce dernier entraînant dans la marge une allusion à Faust. Ce seront "peut-être deux demi-frères", et "tout sera vu par la bande, sous l'angle de Sylvain mourant lentement, ce déclin synchronisé avec l'épanouissement de la saison estivale". En fin de cahier, après l'adjonction de divers personnages féminins et d'un couple de jeunes gens, chargés de faire pendant aux "deux petits vieux", Fourré dresse un "plan succinct" du récit :

"1ère partie : la mère et le fils à Tiffauges - ratage du vieil amant qui se retrouve avec la mère - enfant adultérin.

2ème partie : aventure sentimentale à Doué - autre jeune fille - il lui raconte l'aventure de Tiffauges.

3ème partie : la mère va mourir - le vieux meurt - spirituel accord du fils et de la jeune fille - il vivent avec la réaction des vieux sur eux, ou étouffent sous leur poids.

Clôture : radiations du génie - c'est le vieux dans Fleur de Lune qui par son rire et ses violences cachées retrouve la fraîcheur de la mort."

Quant aux personnages, leur nom, prénom, et surnom sont tirés d'une mythologie personnelle à l'auteur (Coco-Amour, par exemple, "qui mourra", qui, tout comme le vieux despote des Trois-Cailloux dans Tête-de-Nègre "sera assassiné"), ou viennent directement des chantefables courtoises du XIIIème siècle (Alexine, Colombe, Anicette, Rosaline …) Dans ce mince cahier, deux de ces personnages trouveront à prendre quelque ampleur : une jeune fille, d'abord, récemment rencontrée, et qui s'appellera "Colombe, Colombe Anicet ("elle sera, avec d'autres, moins préférées, un des personnages de Fleur de Lune. Elle m'a demandé s'il en serait ainsi. J'ai répondu "oui". Elle est très gentille avec moi, très sûre et stable, plutôt garçon que fille - excellent terrain d'observation que cette excellente fille à tiroirs, découvrant toujours de nouveaux tiroirs de possibilités - elle marche près de moi comme un tambour-major … douceur garçonnière, sauf quand elle est jalouse, ou touchée d'un apparent abandon.") ; l'autre n'apparaît que dans les dernières pages, après l'Empereur, Fulbert et Fabien. Ce cinquième personnage, "qui ferait la navette entre Tiffauges, Doué et Puy Notre-Dame", a pour nom Jean Cristal : "Colporteur, baladin du monde occidental, c'est l'Inquisiteur." Et pourquoi, note Fourré le 25 décembre 1958, "ne serait-il pas doté d'un rôle actif lui-même, étant un plaisant, un léger, venant d'ailleurs, de très loin, (ni Tonton-Coucou du Rose, ni M. Maurice de Tête-de-Nègre"). Ce personnage volatil … Sous quelle forme pourrait-il apparaître, renouvelé ? - Jean Cristal, arrivant non d'Angers, mais de la forêt normande : Tessé, la Madeleine … Reflet multiforme des autres intrigues et de tous les personnages … L'ambulatoire, allant au Croisic, à Nantes, presqu'île de Guérande, Pays de Retz, Noirmoutier, Ste-Christine-la-Forêt, etc, tous les points des romans précédents … Tours, Bourges, Gouarec, Bon-Repos, Belle-Île, Montsoreau, Richelieu, Montparnasse … Il y rencontre des morts, il rapporte des fantômes … Mais ne pas tomber dans le "Roman Noir" ! - Maintenir l'humour", note Maurice Fourré pour sa gouverne personnelle.


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Ces notes pour Fleur de Lune abandonnées le 25 décembre 1958, sans qu'une seule ligne de ce roman n'ait été rédigée. Mais Maurice Fourré, infatigable, consignait pour lui-même, cinq jours plus tard, ceci : "Préparer d'avance, pendant la confection de Fleur de Lune, deux ou trois thèmes et canevas de nouvelles, qui pourraient être mises en route, dès la clôture de Fleur de Lune - permettant ainsi de n'être pas à vide et inoccupé, à la sortie du moment tendu de l'exécution du roman, et utilisant, en outre, le mouvement de marche en avant vers la création, pouvant aussi tirer parti des non-dits ou insuffisamment-dits de l'œuvre qui vient brusquement de se clore." Rien de tout cela ne connut le moidre début de réalisation… Mais ces notes, jamais reprises ni mises au net, donnent néanmoins quelque aperçu du dernier projet de l'auteur, où devaient jouer encore les forces antagonistes d'Éros et de Thanatos. Les livrer à l'état brut n'aurait, je pense, servi à rien. J'ai donc seulement tenté de les décrypter, d'y mettre un peu d'ordre, et d'en dégager les grandes lignes, comme d'autres le firent (toutes proportions gardées) pour des poètes tragiquement disparus, laissant après eux une œuvre inachevée ou restée à l'état d'ébauche. Dans le cas de Maurice Fourré, les choses furent moins dramatiques, ou plus naturelles, puisque c'est la mort, la mort seule, qui fit office d'intervenant extérieur, et vint l'empêcher d'achever son travail de vieux jardinier lunaire, le 17 juin 1959, jour de la Sainte Musque, vierge et martyre, au calendrier du Père Ubu.