Le signe des quatre


par Bruno Duval

Interrogé sur l'éventuelle surdétermination évangélique des quatre romans de Maurice Fourré, Michel Butor évoquait le cas de Zola, qui, rêvant, après les Rougon-Macquart, de terminer son œuvre par un nouveau Nouveau Testament, avait nourri le projet de publier Quatre Évangiles ; la mort l'a frappé avant qu'il n'ait pu terminer le dernier.

Quelque tardive qu'ait été sa vocation, Fourré, pour sa part, a eu le temps, non seulement de finir son quatrième roman, le Caméléon mystique, mais encore, comme il l'avait déjà fait pour Tête-de-Nègre, de le reprendre de fond en comble après le refus du comité de lecture de la "Maison Gallimard". Comme le présent numéro de Fleur de Lune le révèle, il a même, avant de se résoudre à cette refonte, trouvé le temps d'en mettre un cinquième en chantier. La mort a beau avoir mis un terme à l'aventure, il en reste le projet, et un titre : Fleur de Lune. C'est évidemment en mémoire de cet inédit qu'en 1997 Jean-Pierre Guillon avait suggéré d'intituler ainsi le bulletin de l'Association des Amis de Maurice Fourré . Comme il s'en ouvre lui-même dans ce numéro, sa rencontre inopinée avec un magasin à cette enseigne constitue la mise en abyme spatio-temporelle de l'expression dans la réalité immédiate : et lorsque Fleur de Lune peut se lire dans Fleur de Lune, il ne saurait s'agir que d'une fleur double : pour aller ensuite au quadruple, puis à l'infini, il suffira d'exposer, dans la vitrine de ce fleuriste de Saint-Malo, un exemplaire du présent numéro de Fleur de Lune, dédié bien sûr à l'ami Raymond Hains, si récemment disparu, nouveau réaliste, émule de Chateaubriand-le-Malouin, et adepte coïncidental de la "conjonction des contraires", chère à Fourré comme à Jung.

Voici donc révélées, dans le présent numéro, l'existence et la teneur d'un inédit fourréen - probablement le dernier, sauf à retrouver enfin cette nouvelle de jeunesse fugitivement publiée en revue vers 1900 et disparue depuis. Un inédit ! Lorsqu'ils envisagent la publication des œuvres complètes d'un écrivain, les éditeurs en sont généralement friands. Hélas, pour Fourré, comme d'habitude, l'argument ne vaut pas. Dès son origine, l'AAMF s'est fixé, entre autres missions, celle de faire publier les œuvres complètes d'un écrivain dont le mérite et l'intérêt ne font de doute pour personne. Jusqu'ici ses efforts sont restés infructueux. Si Louis-Paul Guigues, qui se trouvait parmi les invités, à la première lecture publique de la Nuit du Rose-Hôtel, a été repris à son compte par André Dimanche, et Malcolm de Chazal par Léo Scheer, deux éditeurs dont il faut louer le courage et la curiosité, Maurice Fourré, et, avec lui, quelques autres "caméléons mystiques" tels Georges Limbour ou Noël Devaulx, restent prisonniers d'une nuit bien plus épaisse que celle du Rose-Hôtel : celle de l'indifférence absolue, à peine rompue par la parution d'un titre isolé dans L'Imaginaire.


Avec le recul du temps, les plus virulentes polémiques littéraires ressemblent à des querelles de sacristie. Mauriac, Sartre, Robbe-Grillet, il y a beau temps que l'Académie les a réconciliés avec tous les Bazin prénommés, à l'angevine, en é (René, Hervé et pourquoi pas, pour ceux qui préfèrent le ciné, André...) dans une même révérence polie.

Quand un romancier refuse de s'en remettre à Dieu, il se fait souvent fort d'être pris pour le Diable. Singe de la Création, ne risque-t-il pas de l'être de toute façon ? Quand le dogme sent le fagot, Lucifer fait mine de le renouveler de fond en comble, en tentant de le reconduire vers le mythe, d'où il procède. Selon cette perspective, la culture judéo-chrétienne n'accrédite que deux types de romanciers : les adeptes de l'Ancien Testament, qui tentent, à l'instar de Balzac humanisant Dante, voire de Proust actualisant les Mille et une nuits, de retrouver, en un seul cycle, l'unité originelle, à travers une série virtuellement illimitée de titres ; et les adeptes du Nouveau, qui concentrent, à l'instar de Stendhal, mais aussi de Flaubert, leur Bonne Nouvelle en quatre titres principaux - comme les Quatre Évangiles. Tel fut, à l'époque contemporaine, le cas de Gracq lui-même, qui, après avoir publié quatre romans, passa à la (longue) nouvelle, puis au recueil d'essais fragmentaires. Tel fut aussi, un peu plus tard, celui de Butor lui-même, qui, après avoir par quatre fois sacrifié au culte du roman - dit alors "nouveau" - diversifia sa production littéraire en un perpétuel renouvellement des formes.

On pourrait, sur les traces de Lévi-Strauss, étendre cette structure quaternaire du roman à Sartre, à Camus, à Bataille, voire à Breton qui, sous la férule de Valéry - sous aucun prétexte IL n'eût écrit "La marquise sortit à cinq heures" - se faisait fort de dénier au roman toute puissance révélatrice. Le compte y est, pourtant : Nadja, l'Amour fou, les Vases communicants, Arcane 17, cela fait bien, en tout et pour tout, quatre récits romanesques, qui semblent avoir épuisé la veine du prosateur en même temps que celle du poète.

Malheureusement pour la reconnaissance posthume de Fourré, ce grand prescripteur n'était pas, lui non plus, le Bon Dieu.