... du président

"Littérature et Vie : la guerre"

(Maurice Fourré, cahier préparatoire à Fleur de Lune, 1958).



De rouge et de noir (le sang et la mort), ainsi est souligné le mot "guerre" par Maurice Fourré, dans son cahier préparatoire à un cinquième roman qui devait s'appeler Fleur de Lune. Nous sommes heureux et honorés de pouvoir présenter à nos lecteurs ce cahier inédit.

Ouvert le 18 avril 1958, arrêté (mais non pas clôturé) peu après, le 30 décembre de la même année (soit six mois avant le décès de l'auteur, le 17 juin 1959), ce cahier rouge, de marque Parthénon, bloqua promptement, comme le gardien de but qui reçoit dans le ventre le ballon des penalties, des notes brèves, tirées fébrilement à bout portant sur un avenir proche et foisonnant d'espoir. S'y accumulent en un désordre relatif divers affleurements de création littéraire : autocritiques des œuvres qui précèdent (avec des emprunts ou des suites à donner aux situations, ou, au contraire, des défauts à proscrire) ; perspectives thématiques envisagées ; noms et profils possibles de nouveaux personnages et de leurs relations ; ébauches de dialogues ; notes de lectures et de correspondances personnelles, et même, rendez-vous et démarches à honorer. Ni schémas, ni dessins, mais des dispositions typographiques souvent organisées, parfois structurées. Bref, un témoignage de la vitalité intellectuelle intacte d'un homme de quatre-vingt-deux ans.

Stendhal, Constant, Laclos, Prévost, Racine, Pouchkine même … sont nommés et revendiqués comme des modèles possibles d'inspiration. Fourré puise délibérément dans le sillage du grand classicisme.

Ne faut-il pas, en effet, appeler "guerre" la lutte inégale de l'enfant Henry Brulard-Beyle contre sa famille et la société ? "Guerre", la relation convulsive d'Adolphe et d'Ellénore ? "Guerre", les stratagèmes vaniteux de Valmont et de la Merteuil ? "Guerre", le corps à corps entre Des Grieux le fripon et Manon Lescaut la garce ?

Car l'intention de Maurice Fourré était de placer ce nouveau roman sous le signe de la "guerre", et plus précisément, de la "férocité" de la vie, sublimée par la littérature.

À cette fin, il espérait soumettre à son service sa propre biographie, revisitée et réévaluée ; centrer l'action dans le Saumurois, et le Val de Loire - l'histoire et la géographie locales restent des sources inépuisables d'inspiration - dissimulant ainsi le sens profond des aventures qu'il entend narrer ; accuser la "conjonction des contraires" par des peintures plus violentes des personnages et des situations, pour aboutir à une nouvelle mise à mort ; et, simultanément, supprimer le lyrisme, déployer l'humour, pour "ne pas tomber dans le roman noir". Il semble bien que c'eût été le plus biographique (du moins métaphoriquement) et le plus épuré de ses romans.

Ce projet à peine esquissé nous impose un conditionnel de précaution et de déférence. Il ne saurait donc être question, pour cette œuvre en début de gestation, d'affirmer quoi que ce soit, ni d'orienter une lecture magistrale selon des intentions thématiques ou formelles. Tout au plus nous autoriserons-nous, en posant des questions sans jamais y répondre définitivement, à suggérer quelques ouvertures possibles sur de nouveaux paysages, pour repartir une fois encore vers notre chasse au trésor.