Promenade à la rencontre du soleil

pour saluer Rabelais et Richelieu

par Maurice Fourré



La température est devenue très supportable. On n'a plus le droit de se plaindre maintenant de la canicule qu'un orage mêlé de grêle a dissipée en quelques minutes bienfaisantes...


— Évidemment!
La voix masculine insiste au téléphone très amicalement
— Un paresseux, fondu de sueurs devant sa collection de cartes postales, n'a plus le droit de se refuser encore à lgéographique, qui est offert gentiment à sa personne hésitant entre le rêve et la réalité.
Un rire féminin se mêle à la voix masculine, dans l'appareil téléphonique:
— Vous entendez ma femme qui se moque de vous?
— Elle a cent fois raison.
Le lendemain matin, à neuf heures, l'automobile était devant la porte, conduite par un charmant ménage ami.
Nous partons vers l'Est.
Le rire cristallin, entendu la veille, éclate à nouveau:
— Vous allez aujourd'hui partir avec nous à la rencontre du soleil.
— L'Anjou, madame, se retrouve chez soi à tous les points cardinaux.
— Nous n'irons pas jusqu'en Provence ou en Sicile, ni en Lorraine, ce jour, cher ami...
Déjà, La Pyramide est dépassée, dans une course légère.
Bientôt, la Daguenière, avec ses sages demeures hautement alignées, et la Bohalle nous présenteront le beau fleuve, dont les eaux estivales découvrent les sables charriés depuis le Plateau Central.
Le défilé commence des nobles pierres, dressées dans la magie historique des souvenirs, au déclin des coteaux boisés de rive gauche...Saint-Maur, Cunault, Trèves ont surgi, puis se sont évanouis, comme des fantômes solaires, penchés sur les miroirs limpides où tremblent les coquillages aquatiques noyés dans les mirages.
Saumur, en son écrin perlier, a été dépassé par la voiture où naissent les propos amicaux et les rires légers comme des bulles dans un verre angevin.
— Allons-nous jusqu'à Chinon?
— Nous verrons! Il convient d'abord aujourd'hui de saluer, avec une joyeuse reconnaissance, la mémoire monumentale de Rabelais dans sa maison natale. Nous partons vers la Devinière au Sud-Est de Chinon.
Notre roue a tourné...
— Salut, Rabelais!
Descendant de voiture, nous sommes devenus silencieux devant le manoir si vivant encore en sa belle pierre blondie par les changements solaires, qui offrit son abri ardoisier au rire naissant de l'immense écrivain de la Renaissance Française.
— Comme le docteur ès Rires et Gravité semble proche de nous!
— Mettez-vous là, dit mon ami. Comme souvenir du moment je vais vous prendre en instantané.
— Vous vous moquez gaîment de ma modestie et de mon demi-sourire.
— Enlevez rapidement votre chapeau rond !
La photo a été prise. Et le photographe était tout déconfit d'humilités, aux pieds de la statue invisible du gigantesque moqueur, surgie parmi l'écho lointain du tonnerre de ses rires.
— Maintenant, dit le conducteur de la voiture aux souvenirs, nous allons couvrir vingt kilomètres plus à l'Est pour saluer le Cardinal Armand du Plessis de Richelieu. Et nous déjeunerons.
— Parfaitement.

*



Richelieu est une ville extraordinaire, qui dépendait d'Angers sous l'Ancien Régime, pour la justice, dit-on, et la fiscalité. Elle relevait de Poitiers pour la mitre et la crosse. Après la Révolution, la gentille cité ducale fut incorporée au beau département d'Indre-et-Loire.
— Comme vous êtes savant en histoire ! dit la souriante voyageuse, qui était descendue de voiture, pour dégourdir les pattes d'un immense chien, sous les arbres majestueux qui ombragent la statue de l'inoubliable cardinal.
— Vous vous moquez de moi, chère Madame. J'ai tout simplement acheté l'excellente monographie de M. Henry Moreux, qui se vend chez le Libraire de la Grande-Rue. Et je l'ai lue attentivement.
— Moi aussi, et plus vite que vous.
Nous avons passé à pied sous la Porte du Sud, qui perce sur une face le quadrilatère de remparts figuratifs. Devant nous se déployait la sévère majesté rectiligne de la Grande-Rue, bordée de beaux hôtels Louis XIII, d'une saisissante uniformité. On apercevait au loin la Porte du Nord, derrière les espaces largement aérés de la place des Religieuses. Sous le soleil estival, une délicate animation fleurissait de sa vie familière l'agréable cité.
— Entrons au Grand Café Richelieu.
Une noce tout entière y prenait l'apéritif. Sa joie était charmante et sage en son sourire multiple.
Alors nous sommes partis à l'aimable Hôtel du Puits-Doré, qui offre son souriant accueil et ses fleurs, avec ses puits miniatures, à l'angle de la grande place. Et nous avons déjeuné en commentant les fastes du somptueux et puissant ministre de Louis XIII, qui sut faire édifier sur les territoires d'un faible patrimoine, de si nobles demeures casernières pour les hauts domestiques de sa nouvelle Maison.
— Le Chinon est excellent.
— Nous en boirons lors d'un prochain voyage sous les ombrages qui entourent la statue du célèbre Cardinal.
Au moment d'y reprendre place, mon ami me dit :
— Maintenant ne bougez plus !
Je désire vous photographier devant le socle solennel. Veuillez ne pas retirer votre chapeau, pour que ne se dessine pas sur votre visage l'ombre d'un feuillage.
— Jamais, mon cher ami !.Si le Cardinal me voit, et qu'il me juge la tête trop haute, il va me faire couper le cou.
La gracieuse jeune femme intervient :
— Ce serait dommage aujourd'hui.
Alors nous avons ri tous les trois.

*



— Remarquez bien, dit mon ami, que nous allons revenir à Angers en nous détournant par Thouars. Nous aurons ainsi, dans notre journée d'exploration estivale, bouclé d'un fil routier trois belles provinces à leur curieux point d'intersection : l'Anjou, la Touraine et le Poitou.
— Soyez remercié, mon cher ami, pour cette promenade qui touche, délicatement esquissée en des traits à peine signifiés, un fervent enseignement touchant l'histoire, la géographie, l'administration et la géologie. Nous avons découvert ensemble de belles images. Et le sourire de nos terres ancestrales, marquées des peines, du labeur et des joies du passé, a su nous accompagner, comme un reflet de bonne humeur, de bienveillance et de courage ... Avec ses rues tortueuses centrées vers un carrefour difficilement visible, Loudun, sous les énigmatiques majestés de son donjon, a disparu rapidement. De grosses plaines onduleuses parsemées de noyers nous amènent à Thouars, cité charmante étageant la splendeur de ses monuments et de ses demeures antiques sur les coteaux capricieux qui l'offrent au soleil.
— Allons manger des glaces près de l'église Saint-Médard, ce joyau roman !
— Nous n'avons plus le temps, hélas, de nous attarder en cherchant la rue où passa le Prince-Noir, ni de nous émouvoir aux souvenirs de la Guerre de Vendée, quand fut prise d'assaut la ville meurtrie.
— Et puis ne faut-il pas que notre retour dérive par Argenton-Château, dans l'adorable bocage poitevin ! …Sous l'antique castel de Philippe de Commines, nous pencherons nos regards sur les eaux de la rivière sinueuse et profonde, étouffée entre les feuillages qui la resserrent languissamment...
L'auto a fait sa route.
Sur les hauteurs boisées de Bellevue, j'ai retrouvé, avec une mélancolie cendreuse, le souvenir impérissable d'un extraordinaire ami de toute une vie.
Depuis son enfance, songeuse et tendre, la plus longue et la plus chère partie de ses jours s'écoula dans les bois. Son existence tout entière de savant et d'artiste solitaire était consacrée à la connaissance des animaux. Son excentricité apparente cachait une science profonde, avec le sérieux de l'esprit et son originalité, les délicatesses et les générosités du cœur... Georges Jouffrault, d'Argenton-Château n'est plus ! Je n'oublierai jamais son accueil presque muet de gravité affectueuse et méditative, son sourire silencieux, ses timidités et nos promenades en commun sur la pente du coteau, dans la vaste clôture où l'on découvrait presque en liberté de curieux troupeaux de daims et d'antilopes, qui s'éparpillaient, comme des feuilles en une course légère d'automne.
Georges Jouffrault n'est plus...
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— Il va falloir partir vite, dit celui qui nous avait conduit tout le jour à travers tant de routes. La clarté du ciel diminue déjà. Les ombres s'allongent. C'est la clôture de notre journée. Le soir vient...
Le cœur las ou trop vivement touché par la cruelle nostalgie d'un souvenir,je me sentais mal dispos soudain pour une course vertigineuse sur les routes désertes à la fin du jour.
Appuyant la main sur la tête du chien amical, qui se dressait près de moi pour étudier l'haleine des bois giboyeux, je me suis entendu murmurer à moi-même:
— Ne courons pas trop vite ! Le chien est nerveux, ce soir.
Le bon conducteur a répondu:
— Vous avez raison. Nous roulerons lentement pour lui faire admirer le clair de lune.


Le Courrier de l'Ouest
1955


Le lecteur attentif n'aura pas manqué de remarquer que Maurice Fourré s'est fait photographier (très probablement au cours de la promenade narrée ci-dessus) négligemment appuyé contre la margelle de cette fontaine (cf ci-dessus)