Allez...on part


Qu'en est-il de ce fameux "génie du lieu", qui échappe aux touristes en groupe autant qu'il se laisse volontiers capter par le promeneur solitaire mettant ses pas dans ceux de Jean-Jacques, de Gérard ou de tel ou tel adepte plus ou moins avancé, plus ou moins attardé, du romantisme, du surréalisme, voire du situationnisme (si l'avance ou le retard font partie du contrat, l'isthme n'est pas indispensable à son exécution).

Émule monté en graine de Fourré, un certain Michel Butor a rassemblé sous ce titre — Le Génie du lieu — ses récits de voyage au long cours, mais n'était-ce pas, dans le sillage formellement renouvelé d'un Larbaud, d'un Morand, d'un Cendrars, pour mieux ignorer les ruisseaux qui coulent encore, à Lucinges, À l'écart ? Est-ce, à l'autre bout du monde, le lieu ou l'auteur qui a "du génie"? Au lecteur d'en décider, que ce soit, littérairement parlant, à l'avancement ou...à retardement. Au passage, Fleur-de-Lune salue bien bas l'ancien alter ego de Michel Carrouges, qui, pour les besoins d'un film (toujours inédit) sur Fourré, a spontanément décrit le Richelieu de la Marraine du sel comme le plus riche des lieux : une véritable "Machine célibataire", à l'instar de la tour de de Cornillé, devenue "Colonne Saint Cornille" dans La Nuit du Rose-Hôtel, de la chambre des supplices de Tête-de-Nègre ou de la gare de Tours dans le Caméléon mystique.

Nous voilà déjà partis, à notre tour, "… en promenade .à la rencontre du soleil". Larbaud aidant, faisons d'abord, en bonne compagnie, un détour par le pays d'Allen (son Bourbonnais natal), à l'époque où n'importe quelle balade en bagnole était encore entourée d'une aura de luxe, calme et nouveauté. Un quart de siècle plus tard, Fourré, déjà cinquantenaire dans les années vingt, préserve intact l'enthousiasme de l'abolition des distances par la grâce de l'automobile. Rendez-vous pris par téléphone, un pilote ami et sa femme viennent le prendre, chez lui à Angers, pour le conduire de Chinon à Richelieu, et de Rabelais au Cardinal, lui faisant ainsi traverser, en deux tours de roue, plusieurs siècles d'histoire. Machine à rétrécir l'espace, la bagnole serait-elle aussi une machine à remonter le temps ? Comme par un fait exprès, le périple aboutit en forêt, sur le terrain d'élection d'un ami des bêtes qui, toute sa vie durant, fut aussi celui de l'auteur, assis à l'arrière, aux côtés d'un chien. Le Courrier de l'Ouest, n'est-ce pas aussi un titre de western ?

Nous étions partis dans l'insouciance, prêts à savourer en connaisseur toutes les illustrations du souvenir historique, et voilà que le souvenir d'un être cher nous confronte à l'imminence de notre propre mort considérée comme fin du voyage.

À l'instar des chroniques de Vialatte, qui, pour connaître enfin le succès littéraire, ont dû d'abord être extraites de leur gangue journalistique, ou de celles du regretté Bernard Frank, qui n'a jamais lu une ligne de Fourré — il a eu tort —, les chroniques de Fourré tendent à l'anachronique. Il en allait ainsi de son reportage sur la Journée des écrivains de Bretagne, publié dans un numéro déjà ancien de Fleur-de-Lune. Il appartient à Fourré de transfigurer, par ses interventions à la première personne, les exercices journalistiques les plus convenus.

Même quand, pour les besoins du Courrier de l'Ouest, Fourré joue les rapporteurs de nouvelles, et surtout d'antiennes, il demeure avant tout, nouvelliste improvisé, un conteur de sa propre histoire. Aux trois nouvelles "de vieillesse" déjà recensées ici ou ailleurs (Tryptique des souvenirs enfantins, Le Papillon de neige, La Cravate écossaise), À la rencontre du soleil... ajoute un quatrième volet, contemporain de la réalité actuelle de son auteur. Encore inédits (ailleurs que dans les pages jaunies du grand quotidien régional), sa visite aux vitraux modernes de Notre-Dame de la Charité, voire son interview du navigateur solitaire Jean-Yves Le Toumelin — tiens, tiens! — participent de cette seconde veine d'inspiration, non moins circonstancielle qu'"inactuelle", au sens nietzschéen du terme.

Davantage que dans ses memorabilia, Fourré entraîne ici son lecteur dans le mouvement même d'une action en train de se dérouler sous ses yeux comme à ses oreilles.

ALLEZ...ON PART ! On oublie tout, on décolle du quotidien, on devient un autre soi-même (le vrai?).

La décision prise, les notations les plus adventices en apparence concourent, par l'art souverain du trait, à la validité d'un récit en images.

Bien sûr, nous n'avons sous les yeux qu'un seul des instantanés photographiques que le chauffeur — serait-ce le neveu Petiteau, accompagné de son épouse Geneviève ? — a récolté sur sa route : et encore, est-on sûr que ce fut à cette occasion ? Mais nous nous en passerons - au diable, la "soirée diapos" !

Et puisqu'ils appartiennent eux-mêmes à la Civilisation de l'image, les lecteurs de la Marraine du sel pourraient considérer, en termes cinématographiques, le parcours initiatique ainsi effectué, au cours de l'été 1955, comme un travail de repérage sur les lieux mêmes de la fiction, elle-même conçue par son auteur comme un délassement récréatif entre deux versions de Tête-de-Nègre.

Rabelais et Richelieu, tous deux participent, au même titre qu'Urbain Grandier, le "diable de Loudun", et Marie Besnard, l'empoisonneuse de la même ville, de l'imaginaire historique d'un récit qui allie les débordements de la chair à l'emprise du crime et de la sorcellerie, avec châtiment cardinal en perspective. Quant à l'ami animalier si funestement disparu, n'a-t-il pas servi de modèle à Philibert Orgilex, amoureux déçu devenu ermite forestier voué au culte de Sainte-Christine-la-Forêt ?



Bruno Duval

P.S. À noter une curieuse coïncidence : l'architecte de la ville de Richelieu s'appelait Lemercier. Le constructeur de la tour de Cornillé (colonne Saint Cornille dans le roman) aussi : Florent Lemercier (-Lepré). Les lieux fourréens n'ont rien d'anodin.