Ombres perdues et retrouvées


Je mets la vie imaginaire plus haut que la vie réelle

Robert Walser


... et les ombres voltigent

Homère


Des premiers essais littéraires de Maurice Fourré, datant de sa jeunesse, seules ont pu être retrouvées et rééditées les nouvelles Patte de Bois etUne conquête. Il en est au moins une troisième, dont l'existence est attestée, intitulée Une ombre. Malgré tous nos efforts à guetter la surprise de sa redécouverte, et plus encore à la forcer, elle continue de manquer désespérément à l'appel. Notre attente fut une fois de plus déçue par une récente démarche angevine d'Alain Tallez.

Du moins pouvons-nous nous consoler grâce à l'ombre portée de cette Ombreperdue, que constitue l'un des trois récits (encore cet insistant mode trinitaire) situés dans la dernière partie de la Marraine du Sel(la troisième, précisément), au chapitre intitulé Petite Lumière, où le personnage de Philibert Orgilex, l'un des doubles indubitables de Maurice (avec l'Oncle Léopold de la Nuit du Rose-Hôtel et le Monsieur Maurice de Tête-de-Nègre), est au centre de la triple action.

Le sujet, donc, en est connu. Il est résumé dans l'avant-dernière phrase du chapitre, qui vaut d'être citée :

"Je l'ai découvert(Philibert) une fin d'été au bord de la Loire, tout obsédé et amoureux d'une silhouette fine et charmante qu'il apercevait à la fenêtre d'une maison sur l'autre rive au coucher du soleil, et persister dans cette passion, même quand il eut su que la forme aimée n'était qu'une ombre sur un rideau et que le solstice d'automne eut déplacé la projection solaire."

Admirons le mouvement de cette phrase, qui semble d'un seul geste coulé dévoiler un drame tout entier contenu dans la révélation finale. À la manière des plus remarquables travellings d'Alfred Hitchcock. Tiens ! Alfred Hitchcock : le réalisateur d'Une Femme disparaît.

Ici, c'est : Une femme apparaît.

Mais pour mieux disparaître. Et mieux nous laisser seul avec le thème qui scelle dans sa progression l'unité des trois "histoires" : la réalité de l'inexistence. Partant du nègre manquant que la couleur de sa peau prédestinait à devenir une ombre (Au fait, une nouvelle perdue aurait-elle, elle, bel et bien existé, à l'origine de ce récit liminaire ? Auquel cas Maurice se serait servi de Philibert pour collecter les traces, laissées dans la mémoire, de ses "péchés de jeunesse"), s'achevant avec le double fictif chargé par son inventeur de mener effectivement Une conquête dont lui-même est incapable ; entre les deux, une cime est atteinte par le truchement d'Une ombrequi est pure épiphanie de l'irréalité.*

Thème fondateur, s'il en est, et qui, à sa pointe extrême, livre cet aveu : on n'est poète qu'à consentir au règne de l'absence, ou plutôt, de l'Absente.

Depuis que pour elle Orphée fut contraint à la perte d'Eurydice, cette vérité n'a cessé de se déployer, onde courant jusqu'à se répercuter en son épuisement dans l' "absente de tout bouquet" mallarméenne. Elle dure encore, ayant connu ses acmés avec la poésie courtoise, le romantisme, le symbolisme, le surréalisme... Sans oublier, sous des cieux plus lointains, certains Contes de la lune vague après la pluie (nous reviendrons sur la lune vague).

En cette "ombre" où l'Apparue et la Disparue fondent leur forme se manifeste ainsi de tous les symboles le plus arborescent, qu'il appartenait à Orphée-Maurice-Philibert de porter à son plus haut degré d'incandescence.

Doit-on s'en étonner de la part d'un auteur dont l'œuvre se découvre à nous tantôt théâtre d'ombres (et particulièrement le Rose-Hôtel, lequel s'ouvre sur l'Ombre de Madame Bouteille), tantôt cathédrale de reflets (et quelle plus belle définition donner de ce qu'est un reflet que celle-ci : un caméléon mystique  ?)  ?

Tant de résonances vibrent dans cette figure d'une évanescence féminine où l'imaginaire tient le réel en échec, se substitue à lui avec une force accrue (pouvoir quasi insurrectionnel accordé à ce rêveur éveillé qu'est le poète, au sens le plus étendu, celui dont la vision légitime la seule réalité : celle qu'il faitêtre), tant de résonances donc dans cette figure qui nous conduit au bord de l'infigurable, que nous ne saurions ici qu'en traiter superficiellement.

Notons qu'Eros y tient une place éminente, comme s'il n'y avait d'imaginaire, partant de création, qu'avec son accord, et à sa discrétion.

Ici la veine érotique coule d'elle-même, créant son propre objet, ou plutôt son illusion : portant à sa limite extrême ce qu'on pourrait appeler le "syndrome de Stendhal", quand la "cristallisation" ne cristallise plus qu'elle-même, ou une pure absence dont les linéaments composeraient dans sa perfection désormais incorruptible, puisqu'à jamais abstraite, la figure de l'être aimé. Ainsi l'amour profane se rapproche de l'amour mystique jusqu'à s'y confondre.


C'est pousser jusqu'à ses ultimes conséquences la logique d'Eros : l'inaccessibilité constitutive de l'objet du désir amoureux, l' "il n'y a pas de rapport sexuel" formulé par Jacques Lacan. D'ailleurs y a-t-il un lieu où il y ait des rapports ?

Il y a du moins des convergences, des rencontres, des échos, des "hasards objectifs".


  • Gustavo Becquer
C'est sur l'un d'eux que nous souhaitons maintenant attirer l'attention.

Gustavo Adolfo Becquer (1836-1870), peintre et écrivain espagnol de tradition romantique, mais "situé à la lisière du symbolisme" (quatrième de couverture, éditions Ressouvenances), auteur de "légendes", avait traité dans l'une de celle-ci, intitulée Le rayon de lune *le sujet même dont Maurice Fourré allait faire, une portion de siècle plus tard, la matière de sa nouvelle Une ombre. Il n'y a évidemment pas lieu de supposer que Maurice ait été lecteur de Gustavo. Il s'agit là, bien entendu, d'une sorte de conjonction astrale, sous le signe de laquelle se retrouveraient certains "rêveurs définitifs" et parfois, même si le cas est rare, jusqu'à susciter des manifestations de gémellité qui abolissent les barrières temporelles ou spatiales. Foreshadowinget backshadowing dit précisément la critique anglo-saxonne de tels phénomènes : c'est ici doublement vrai, des ombres annonçant leur duplication d'amont en aval, et vice-versa. Nous tenons alors la preuve que les intuitions de ces rêveurs portent la marque d'une nécessité, qu'elles plongent, au-delà d'eux-mêmes, dans les profondeurs de la psychéuniverselle.

Ce n'est pas pour rien que Becquer débute ainsi sa "légende" : "Je ne sais si cette histoire ressemble à un conte, ou si c'est un conte qui ressemble à une histoire. Ce que je puis dire est qu'au fond, il y a une vérité... " (c'est nous qui soulignons).

Suit le récit de l'aventure arrivée au noble Manrique, qui ressemble à notre Philibert comme un frère.



Celle-ci commence par une nuit d'été, aux abords d'une ville, "avec, en haut, une lune blanche et sereine au milieu du ciel bleu et lumineux.".

Au cours d'une promenade dans une "obscure allée de peupliers", il vit soudain "se mouvoir une chose blanche qui flotta un moment, et disparut dans la pénombre. C'était le liséré d'une robe de femme (...)

- Une femme inconnue ! Ici ! A cette heure ! Celle-là, celle-là est la femme que je cherche, s'exclama Manrique, et il se lança à sa poursuite, rapide comme une flèche.".

Cette inconnue, il ne va cesser de la poursuivre durant des heures, ici retrouvant sa trace, là la perdant à nouveau.

"Croyant parfois la voir, d'autres fois pensant l'entendre, il imaginait des branches qui bougeaient à son passage ou, dans le sable, la trace de ses petits pieds, puis il se persuadait tout à fait que le parfum si particulier qu'il aspirait par instants émanait de cette femme qui se moquait de lui, et se plaisait à fuir les buissons inextricables.".

Il va finir par découvrir, d'un sommet où il est parvenu, une barque gagnant la ville sur la rive opposée, à bord de laquelle il ne doute pas de "distinguer la forme blanche et svelte" qu'il convoite. Puis, par déduction, il reconnaîtra la maison où elleséjourne.

Après une nuit passée en sentinelle sous sa fenêtre demeurée éclairée, l'aube venue, il interpelle brutalement l'écuyer qui se présente sur le seuil.

"- Qui habite cette maison ? Comment s'appelle-t-elle ? Pourquoi est-elle venue à Soria ? A-t-elle un mari ? Réponds-moi, animal !

(.... )

- Dans cette maison habite le très-honorable don Alonso de Valdecuellos, grand veneur du roi notre seigneur. Il a été blessé à la guerre contre les maures, et est venu en cette ville se reposer de ses fatigues.

- Mais, et sa fille ? interrompit le jeune impatient. Et sa fille, ou sa femme, qui que ce soit ?

- Il n'a aucune femme avec lui.

- Aucune ! Et bien ! qui dort dans la chambre où j'ai vu brûler toute la nuit une lumière ?

- Là-bas ? Oh ! là-bas dort mon seigneur don Alonso, qui, malade, garde la lumière allumée jusqu'à l'aube.".

Nullement découragé, le jeune homme, en proie à son obsession, se livre à une quête inlassable :

"- Je la trouverai, je la trouverai ! Et si je la rencontre, je suis presque sûr de la reconnaître... (...). Si je pouvais entendre une de ses paroles ou l'écho de ses pas, si je pouvais voir un morceau de son habit... un seul fragment me suffirait ! Nuit et jour, je vois flotter devant mes yeux les plis d'un tissu si blanc ; nuit et jour bruissent dans ma tête le froissement de sa robe, le murmure confus de ses paroles incompréhensibles. Qu'a-t-elle dit ? (...) Je la trouverai. (...) Il est vrai que j'ai parcouru toutes les rues de Soria, que j'ai passé des nuits et des nuits planté comme un arbre, que j'ai dépensé plus de vingt pièces d'or pour faire parler des duègnes et des écuyers (...), et qu'en sortant de la Collégiale après mâtines, j'ai suivi sottement la litière d'Arcediano, croyant que les extrémités de sa houppelande étaient la robe de mon inconnue ; mais cela m'est égal.... Je la trouverai...".

Deux mois s'écoulent ainsi, lorsque ses pas reconduisent Manrique dans cette sombre allée d'où tout était parti. Cri de joie!" Le temps d'un éclair, il avait vu flotter puis disparaître le bout de la robe blanche." Courant après elle, c'est un "rire sonore, strident et horrible" qui le saisit car enfin la vérité lui apparaît :

"C'était un rayon de lune, -- un rayon de lune qui passait quelque fois par le sommet des arbres, lorsque le vent écartait leurs branches.".

Quelques années plus tard, Manrique, "le regard vague", rivé à son siège près de "la grande cheminée gothique de son château" n'a qu'une réponse stéréotypée à donner aux questions lancinantes de sa mère et de ses serviteurs :

" - Pourquoi ne cherches-tu pas une femme à aimer, qui t'adorerait et te rendrait heureux ?

- L'amour... l'amour n'est qu'un rayon de lune .

- Pourquoi ne vous éveillez-vous pas de cette léthargie ? (...) Marchons à la guerre. A la guerre l'on trouve la gloire.

- La gloire !... La gloire est un rayon de lune !...

-Voulez-vous que je vous chante un poème composé par maître Arnaldo, le troubadour provençal ?

- Non, non ! Je ne veux rien... c'est-à-dire oui, je veux... je veux qu'on me laisse seul... Chants, femmes... gloire... bonheur ... tout est mensonge, vains fantômes que nous formons dans notre imagination, et que nous habillons selon nos désirs ; et nous les aimons, et les poursuivons... pourquoi ? Pourquoi ? Pour trouver un rayon de lune !..."

Et l'auteur de conclure :

"Manrique était fou, tout le monde du moins le croyait tel. Pour moi, tout au contraire, il me semble que ce qu'il avait fait, était de recouvrer la raison."

La "projection solaire" laisse place ici au "rayon de lune". Ceci induit peut-être une différence plus importante. À la posture romantique qui prévaut chez l'auteur espagnol (désenchantement qu'entraîne la découverte du fin mot de toute chose, mélancolie liée à la lucidité, mal du siècle) succède, dans la version fourréenne, une attitude toute contraire : une adhésion sans réserve, et parfaitement heureuse, à la vie imaginaire. Comme le notait cependant un autre Meneur de lune, Joë Bousquet : "Ce qui fait la beauté de la vie que l'on imagine, c'est qu'elle n'est pas."*

Dans les deux récits, la véritése détache sur un même fond platonicien : nous vivons parmi des ombres, voire nous les créons. Mais à ce postulat il est plusieurs réponses, au moins deux qui s'opposent. Celle qui, à la suite de Platon lui-même, y lit la marque d'une faiblesse ontologique, d'un exil dans le monde des apparences aux conséquences funestes : tout est vain, tout est leurre. Le romantisme, par une pente naturelle, a généralement suivi ce chemin.

L'autre terme de l'alternative, c'est de renverser les signes, et, loin d'en avoir regret, d'exalter les apparences et leur puissance "cristallisatrice", de leur concéder le coefficient de réalité qui fait d'elles l'âme d'un monde qu'elles ont seules pouvoir d'investir d'un charme autrement perdu. C'est à ce programme que souscrit Maurice Fourré, quand il revendique de "faire naître de belles ombres*.Pour désigner cette attitude, on pourrait parler d'orphisme, qui serait comme un platonisme inversé. Nous comprenons alors pourquoi Platon excluait les poètes de sa République.

Ce dont ceux-ci n'ont qu'à se féliciter. Nul n'a jamais entendu parler d'une république des ombres. Un royaume... et encore !

Dans l'espace enchanté ou ensorcelé où elles croisent, elles se dirigent, sans l'atteindre, vers ce point de convergence extrême que viennent de nous désigner conjointement Maurice Fourré et Gustavo Adolfo Becquer. Suivons-en quelques-unes, qu'elles se nomment reflets, images ou ombres, qui sont trois états cognats où elles se reconnaissent.

Et tout d'abord, évoquons cette Imagedont un autre Maurice, Maurice Beaubourg fit le titre et le sujet d'une pièce de théâtre, la première qu'ait montée Lugné-Poe d'un auteur français.

Elle place face à face deux écrivains, le chef de l'école idéaliste et celui de l'école naturaliste. Le premier est marié à une femme qu'il aime d'un amour exemplaire et confirmé. Son adversaire, un jour, au cours d'une conversation en apparence anodine, lui fait observer qu'il est impossible à l'amant de démêler s'il est épris de la femme réelle, ou de l'image que son propre psychisme a développée d'elle. Cette remarque, qu'il commence par ne pas prendre au sérieux, va tout de même installer un doute qui, rongeant peu à peu son amour comme un acide, va le ruiner totalement. La fin est tragique : pris de folie (une folie "lucide"), il étrangle l'épouse aimée, devenue insupportable. La fin de l'irréelle condamne à mourir la réelle. Voilà où cela peut conduire de tuer une "fiction" ! Nous savions déjà, grâce au baron de Languidic (et à ses dépens), qu'on peut être assassiné par son double !

Nous venons de rencontrer ici un cas, poussé à sa limite, de dé-cristallisation, que Stendhal aurait jugé sévèrement. Comme en témoigne ce contre-exemple rapporté dans De l'Amour, ch. X : une jeune fille tombe, sans l'avoir vu, sur sa seule flatteuse réputation, amoureuse d'un certain Edouard à laquelle on la destine. À l'église, elle entend nommer Edouard un jeune inconnu. Ce n'est pas le bon, mais c'est lui qu'elle aimera désormais. Puissance du signifiant, aurait-on dit naguère (et qu'est le "signifiant" sinon une ombre ?).

Nous retiendrons la conclusion de Stendhal : "Voilà ce que les pauvres d'esprit appellent une des déraisons de l'amour".

On aimerait s'arrêter sur d'autres délicieuses anecdotes, éminemment fourréennes, dont il émaille son propos, qui devient également le nôtre, mais comme il est facile à quiconque de se référer à un ouvrage devenu aussi classique qu'indispensable, nous nous tournerons vers des compagnies plus discrètes, voire clandestines.

Tel Antonio Delfini (1907- 1963), auteur, selon ses dires du livre "le moins diffusé, de la collection la moins diffusée, de l'éditeur le moins diffusé d'Italie". Ne serait-ce qu'à ce titre, il mérite qu'on lui rende hommage. "Inconnu extraordinaire", "cœur épris qui contemple en chaque femme un fascinant précipice" ... (quatrième de couverture) On peut pointer en lui plus d'une similitude avec notre Maurice.

Et Philibert Orgilex n'aurait en rien désavoué ce Giacomo Disvestri, héros de la nouvelle Le souvenir de la Basque (Il ricordo della Basca)*, qui trouve un sens à sa vie le jour où il voue un culte amoureux à une disparue. En s'éprenant d'un souvenir, celui d'une jeune étrangère, qu'il a connue un seul été, alors qu'ils étaient à peine des adolescents, et qu'il croyait avoir oubliée. Le jour où il "se réveille" transforme son existence de solitaire trentenaire. "Un véritable éclair" qui en remplira désormais le vide. Et il se lance dans un "rêve qui jamais n'aura de fin, puisque toujours je resterai à la fenêtre pour veiller sur toi et m'emplir de ton image".

Écoutons cette voix, la voix d'Antonio Delfini, écho italien à celle d'un certain Maurice : "Si j'avais le don de chanter les larmes et la rancœur, le désespoir et l'indéracinable espoir, l'inévitable amertume à venir et l'impossible renoncement à l'amour perdu, au milieu des désastres du monde, entre l'implacable fuite du temps et la dérisoire finitude de l'homme ; je dirais alors, avec la certitude d'en restituer le sens et l'image, quel était, panoramique et illimité, le souvenir de la Basque dans les pensées et les déchirements de Giacomo Disvetri, vingt ans après son unique et absolue rencontre amoureuse"*.

Il est temps de mettre un terme à ce jeu des ricochets auquel m'a entraîné cette poursuite d'une ombre cachée, disparition d'une disparition, qui ne pouvait manquer d'en appeler d'autres. N'aurait-il pas fallu, pourtant, au sommet de ce léger dévergondage anthologique, évoquer Edgar Poe, lui-même ombre tutélaire, et ses poésies traduites par Mallarmé ? Faire retentir, encore et toujours, le nom indéfiniment répété d'Annabel Lee ? Et Baudelaire ... L'amour du mensonge  ?


Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence


Et comme j'aurais aimé citer dans son entier le poème  Nocturnede José Asunción Silva (1865-1896, né et mort à Bogota), à la musicalité si prenante. L'ombre de la fiancée s'y était une fois unie à celle du poète, du temps qu'elle était vivante. Mais la mort l'a prise, et voici néanmoins les derniers vers, sur lesquels à regret nous conclurons :


Et mon ombre

par les rayons de la lune projetée,

allait seule

allait seule

allait seule par la steppe solitaire !

et ton ombre svelte et agile,

fine et languide,

comme en cette tiède nuit du printemps mort,

comme en cette nuit emplie de parfums, de murmures et de bruissement d'ailes

s'approcha et marcha avec elle... Ô ombres enlacées !

Ô ombres qui se cherchent et s'unissent dans les nuits de noirceur et de larmes.


(traduit de l'espagnol (colombien) par Claire Pailler)


P.S. Décidément, avant de mettre le point final à ce qui pourrait être une ronde incessante de va-et-vients et de rendez-vous improbables, j'aurai le front de faire référence à mes modestes travaux. J'ai en effet commis il y a quelques années un court scénario de peu de valeur intitulé Une photo, destiné à une série produite par TF1, par qui il fut refusé comme "trop littéraire". C'était un salut à Maurice Fourré, directement inspiré du sujet d'Une ombre. C'est là mon excuse. En voici le résumé : Un jeune homme débarque dans une ville universitaire pour y entreprendre des études. Il loue une chambre. Il y découvre, oublié sur une tablette, le portrait photographique de la précédente occupante, une étudiante. Il va être peu à peu envoûté par la reproduction de ce visage féminin au point d'en négliger tout le reste. Un jour, la jeune fille vient récupérer son bien. Il ne s'intéresse nullement à elle, mais la supplie de lui laisser son portrait, sans lequel il ne peut vivre. Elle cède. Par la suite, sans nouvelles de lui, inquiet de sa disparition, on forcera sa porte. La pièce a été vidée de ses affaires : on ne découvrira que sa propre photo posée dans son cadre tout à côté de celle de la jeune fille.



Claude Merlin


1 Pour plus de clarté, se reporter aux pp 174 à 182 de la Marraine du Sel

2 in Les Yeux verts & autres légendes, traduites du castillan par Barbara de Leonardis

3 Coïncidences encore, où tout est contingent et rien n'est fortuit : Le Meneur de lune nous renvoie à Fleur de lune et Papillon de neige, titre sous lequel fut publié une partie du journal de J. Bousquet est également celui d'un récit de M. Fourré paru dans le Courrier de l'Ouest

4 Mais ne serions-nous pas nous-mêmes des ombres en quête de réalité ?

5 La Basque ? Voilà qui nous ramène à la Pepita de Patte-de-Bois ... (NdR)

6 Antonio Delfini in Le Dernier jour de la jeunesse, trad. Jean-Baptiste Para et Françoise Boccara ; éd. l'Arpenteur