Dix ans déja

Pour contribuer à la célébration en grande pompe des dix ans de l'Association des amis de Maurice Fourré, pourquoi, me suis-je dit, ne pas reproduire, mot pour mot, mon propre compte-rendu, resté inédit, de la réunion fondatrice de ladite, au sein de laquelle je remplissais alors l'ingrate fonction de secrétaire. Il est daté du 6 décembre 1996. Depuis, il serait regrettable de soutenir que rien n'a changé, hormis la disparition, bien plus regrettable encore, de notre trésorier d'alors, Claude Grimbert, ami de toujours, et pour toujours, de notre président-fondateur, Jean-Pierre Guillon. Autour de ce dernier, d'illustres bienfaiteurs s'étaient penchés sur les fonts baptismaux de l'AAMF, parmi lesquels Julien Gracq, qui continue à suivre avec attention nos efforts pour raviver la mémoire de celui qu'il a révélé à Breton (dont la fille, Aube Elleouët), nous apportait, elle aussi, son soutien. Premier fande Fourré avec son ami Michel Carrouges, Michel Butor a de son côté accepté de nous livrer son témoignage personnel sur Fourré, désormais recueilli parmi nos archives audiovisuelles, avec celui de la petite-nièce de l'auteur. Encouragés par ces parrainages prestigieux, nous avons donc pu concocter, en dix ans, dix-sept numéros de notre bulletin, dont le contenu et la présentation se sont peu à peu renouvelés et, dans la mesure du possible, améliorés.

Si l'enseigne de la Marraine du sel, où la réunion s'était déroulée, a disparu, la peinture du maître des lieux, Tristan Bastit, demeure (souvent d'inspiration fourréenne, d'ailleurs) ainsi que le palais de sa compagne, Anne Romillat, œnologue distinguée. Présent, lui aussi, à cette première réunion, Claude Merlin a réussi, avant la fin du millénaire, à monter au théâtre, d'après les quatre romans de Fourré, son éblouissant spectacle, Les Éblouissements de Monsieur Maurice, avec la participation d'une trentaine de comédiens, parmi lesquels Alain Tallez, deuxième président, devenu aujourd'hui simple membre (mais toujours très actif) de l'Association. Dans la foulée, j'ai moi-même réalisé un "documentaire de fiction" qui attend toujours, hélas, l'accord d'une chaîne de télé pour être diffusé. Retourné, après une brève installation parisienne, dans sa Bretagne natale, Jean-Pierre Guillon lui-même y a grossi le catalogue de ses publications fourréennes. Qu'ils aient été ou non en relation personnelle avec lui, d'anciens exégètes, tels Yvon Le Baut ou Bruno Chéné, nous ont apporté leurs lumières - à éclipses. D'autres, tels Claude Besson, ont parfois joué les étoiles filantes dans les cieux ligériens. Grâce à la Maison parisienne des Pays de Loire (aujourd'hui fermée) nous avons fait la connaissance de Paul-Armand Gette, grand artiste et fourréen de la première heure. Tout dernièrement, une nouvelle recrue, Jacques Simonelli, est venue du Midi méditerranéen apporter à la recherche fourréenne tout le sérieux qu'elle réclame, avec la plus franche cordialité.

Faute de réimpressions, voire de rééditions, la lecture de Fourré n'est guère plus accessible aujourd'hui qu'hier. Pourquoi le dissimuler ? Les éditeurs tentés par l'expérience continuent à buter contre la forteresse Gallimard, qui, faute de remplir ses devoirs littéraires, défend ses droits de propriétaire (selon cette logique commerciale à court terme, bien des auteurs de ce fonds sont logés à la même enseigne). L'Université ne fait preuve envers Fourré d'aucune curiosité appréciable, la Bibliothèque non plus, qu'elle soit nationale ou municipale. La Région persiste à ignorer cet auteur patrimonial, qu'elle a couvert de lauriers quand il était encore "publié à Paris". Il n'y a pas à se faire d'illusions, toutes ces institutions culturelles seront les dernières à se rallier à la cause fourréenne.


Raison de plus pour continuer à l'embrasser.


Bon vent à l'AAMF !



Bruno Duval



PS Un mot encore: dans deux ans, en 2009, nous commémorerons le cinquantenaire de la mort de Maurice Fourré. Les projets sont déjà légion, qui vont de l'édition des œuvres complètes (bien entendu ...) à un pique-nique nocturne le 17 juin 2009 à la tour de Cornillé. Toutes idées seront bienvenues.


COMPTE-RENDU FOURRE-TOUT TOUT FOU

DE LA RÉUNION FONDANTE


Le vendredi 6 décembre 1996, à 19 heures, a eu lieu, à l'enseigne toute trouvée de La Marraine du sel - librairie-galerie sise 24, rue des Taillandiers, dans le onzième arrondissement de Paris - la réunion fondant une Association des amis de Maurice Fourré. D'une telle circonstance, favorable en principe au renom d'un auteur presque aussi méconnu depuis sa disparition qu'avant, l'initiative était le fruit longuement mûri de la rencontre déjà ancienne entre Jean-Pierre Guillon, "éditeur scientifique" (c'est le terme consacré en bibliothèque) du posthume Caméléon mystique, et Tristan Bastit, le libraire-galeriste-artiste qui, en compagnie d'Anne Romillat, nous accueillait dans ses murs, entre rayons et cimaises. Selon les propres dires de Jean-Pierre, une telle rencontre, quasi surréaliste dans son principe de "hasard objectif", avait été déclenchée, au début des années quatre-vingt, dans un bistrot de Quimper, par la curiosité de Tristan et d'Anne - qui venaient d'annoncer à Guillemot, l'éditeur de Calligrammes, l'ouverture de leur propre Marraine- envers un cahier manuscrit étiqueté Marraine du sel que Jean-Pierre avait posé sur la table : de la main même de Fourré, ledit manuscrit faisait partie des brouillons que Jean Petiteau, le propre neveu de l'écrivain d'Angers, venait de remettre à son exégète. Il serait trop long d'évoquer, non moins propitiatoires que celle-ci, d'autres rencontres préalables entre les cinq participants à la présente réunion, qui émaillent les auspices éminemment fourréïques sous lesquels elle se tint, agrémentés par l'arrosage intermittent d'un petit vin de Loire, qui n'était peut-être après tout, servi par l'échansonne Anne, qu'un beaujolais de derrière les fagots. Ne supportant pas le rouge, le prof de lettres Claude Grimbert- traducteur d'une correspondance Heidegger-Jaspers récemment parue et ancien collègue coopérant de Jean-Pierre en Algérie - aurait préféré du gros plant. Baste! Sous l'effet lénifiant du breuvage, nul - s'il l'avait fait auparavant - ne songeait plus à se demander, quel que soit le nouveau DANGERcouru par sa respectabilité personnelle, dans quel guêpier il s'était encore un coup FOURRÉ.

Rien d'étonnant à cela, puisque, sans ambages, était apparu parmi nous l'enchanteur Merlin (Claude), intermittent du spectacle préparant l'irruption théâtrale de la fée Marrainesur les (RICHES) LIEUXmême de l'action, et responsable ici même de plusieurs lectures de l'ouvrage, dont il avait, en 1983, découvert l'auteur chez Bugnard, libraire ancien comédien de Montmartre quotidiennement fréquenté par l'auteur de ces lignes, à qui sa possession personnelle de Tête-de-Nègreavait occasionné jadis quelque malentendu auprès d'un voisin antillais.

Dans son fougueux exposé liminaire, Jean-Pierre Guillonfait état de l'étendue de ses découvertes graphiques et iconographiques de Fourréïste n°1, éditeur en outre de plusieurs textes de jeunesse, depuis la disparition de Philippe Audoin, qui, dans le sillage de Breton, avait défriché le terrain. Prenant le relais, Jean-Pierre donne lecture d'une somptueuse lettre de condoléances adressée par l'illustre préfacier de La Nuit du Rose-Hôtel aux héritiers naturels de son obscur auteur. Le principal objet de l'A.A.M.F. serait donc la constitution d'un fonds d'archives Maurice Fourré qui pourrait être déposé, non loin de celui de Breton, à la Bibliothèque Jacques-Doucet ou en tout autre lieu susceptible de les accueillir (moyennant rétribution d'un archiviste patenté). En vue d'accomplir cette noble tâche, Jean-Pierre a obtenu le soutien de nul autre que le Julien Gracq de la Pléïade, admirateur et "pays" de Fourré, qui, avec une bienveillante courtoisie, écarte cependant, "compte-tenu de son grand âge", toute idée de présidence, fût-elle "d'honneur". Peut-être faudrait-il s'adresser, pour remplir cette emblématique mais indispensable fonction, à Michel Butor, auteur d'un article inédit en volume sur Fourré, qu'il aurait personnellement fréquenté en la paradoxale compagnie d'Hervé Bazin - neveu homonyme du premier "patron" de Maurice et romancier hautement périssable du Blé qui lève et de La Terre qui meurt- défendant pertinemment l'"adjectivite" aiguë, par ailleurs conspuée à la même époque - celle de l'immédiat après-guerre - par le courriériste du Figaro André Rousseauxau nom du "bon goût" classique: Fourré provincial préférant à "l'air marin" la "douceur angevine", tenant de l'ornementation excessive du baroque en période de restriction stylistique conforme à la règle N.R.F., conteur spontanément "surréaliste" insoucieux de toute considération réaliste, dégagé de tout engagement social, familial ou mondain, "essentialiste" ignorant l'existentialisme alors triomphant, et néanmoins, par son souci d'architecture autonome du récit, précurseur du "Nouveau roman", un portrait en creux de cet auteur à facettes commence à se dessiner au cours de l'informelle réunion, auquel une dernière touche est apportée par la révélation que fait Tristan d'un article d'Alain Dorémieux dans feue sa revue Fiction, où sa Marraineétait saluée comme une œuvre de S.F. outrepassant les limites de l'espace-temps (il ne s'agissait en réalité que d'une peu engageante notule). Du grain à moudre pour des générations de thésards (il y aurait déjà de quoi remplir un bulletin). Sur le plan international, des demandes d'information émanent déjà des Etats-Unis ("serait-ce l'Oncle Léonard?" demande Tristan, qui n'a pas la mémoire exacte du nom de Léopold) et, au service de presse de chez Gallimard, Jean-Pierre a déjà posé des jalons vers la toute nouvelle République tchèque. Mais encore faut-il avoir accès aux textes, à commencer par la Marraine, dont une prochaine édition hors-Gallimard est prévue, en plein accord avec la maison détentrice des droits, par une nouvelle École du Livre1.


Désormais constitué en vue d'enregistrer officiellement l'existence de l'Association, le bureau s'attelle à la (laborieuse) rédaction collective et immédiate d'une lettre d'incitation frappée sur (l'oncle) Mac par Tristan, compte tenu de l'ouverture d'une seconde bouteille, gracieusement apportée par notre nouvelle archiviste, Anne, dont les fonctions demeurent étrangères à celles, purement administratives, de ses associés, à l'exception de Claude Merlin, à qui son statut d'intermittent du spectacle interdit d'en occuper aucune, mais non, en dépit de la grève imminente de sa corporation, de demeurer, à son domicile de la rue de l'Évangile - dans le dix-huitième arrondissement de Paris - membre actif de l'A.A.M.F.

Veuillez, chers amis de Maurice Fourré, semer à tous vents le fruit de vos efforts.

La réunion se termine sans que soit nulle part fixée la date d'une suivante, sur l'agenda de l'année prochaine.

Meilleurs vœux anticipés du secrétaire, qui croit encore au Père Noël, dans son grand manteau FOURRÉ.


P.S. Noël au balcon, Pâques aux tisons.



B.D.



1 Aux dernières nouvelles, ladite édition ne serait qu'un label opportuniste reposant par l'acquisition préalable par l'Association de trois cents exemplaires de l'ouvrage et le remplacement du dossier-préface établi par Jean-Pierre Guillon par une lettre-préface de...Julien Gracq obtenue par ses soins (pourquoi pas de Butor, qui aurait du moins donné son accord pour la reproduction de son article).