Traces (II) De Tête-de-Nègre à Tête de Nègre


Notre membre correspondant dans les Alpes de Haute Provence Rémi Schulz, féru de littérature policière (ou mieux, criminelle), nous adresse une nouvelle de Daniel Picouly soigneusement découpée (et reconstituée en cahier) dans un numéro du Monde de l'été 1995 avec, en couverture pseudo Série noire, son titre, Tête de nègre (sans traits d'union), qui a fait ultérieurement l'objet d'une publication en librairie. Aucun rapport, bien sûr, avec le troisième roman (publié lui aussi chez Gallimard, mais en collection Blanche, en 1959) de Maurice Fourré, auteur dont il n'a jamais été question, en bonne ou en mauvaise part, dans le Monde (des livres). Réédité en 1981, le titre de Fourré, comme on vient de le voir, n'est même pas protégé dans sa propre maison. On s'en doutait un peu, vu le sort réservé à notre auteur, parmi bien d'autres "mauvais vendeurs", par l'orientation délibérément commerciale des anciennes éditions de la Nouvelle revue française.

Dans l'esprit de Picouly, qui, avant Le Champ de personne (son roman autobiographique en "Blanche"), avait déjà publié deux titres dans la Série noire, il ne saurait, bien sûr, être question de plagiat, d'autant plus que son Tête de nègre à lui constitue, de propos délibéré, un hommage à … Chester Himes (1909-1985), premier romancier noir américain (noir aux deux sens du terme) publié en français dans la fameuse collection de Marcel Duhamel. Quoi de surprenant si Daniel Picouly, né à Villemomble en 1948 d’un Antillais et d’une Morvandiote, en a fait son miel ?

Tout au plus pourrait-on invoquer, en faveur de Fourré, qui, bien avant de se mettre à écrire, aimait à s'affubler, "pour faire peur aux enfants" en période de carnaval, d'une tête de nègre comparable à celle qui illustre la couverture du présent numéro de Fleur de Lune, le précédent mi-farce, mi-macabre du premier Tête-de-Nègre, ainsi que son jeu de mots sur le rôle de "nègre", dévolu à l'auteur qui se met dans la peau d'un Autre et travaille lui-même comme un…

En tout cas, Fourré aurait aimé l’histoire narrée par Picouly, dont voici le résumé publié en tête du fascicule Le Monde-Gallimard :« Dans le Paris de la Révolution, deux Noirs ne manquent pas de travail : Ed fabrique des cercueils rue du Faubourg Saint Antoine, tandis que Jones exerce le dur métier de fossoyeur. Les voilà pourtant qui cavalent dans les rues de la capitale, à la poursuite de … la tête d’un aristocrate mulâtre que l’on vient de guillotiner. Cet étrange trophée intéresse beaucoup de monde… »



B.D.



P.S. Dans son dossier des papiers préparatoires à la rédaction de Tête-de-Nègre Fourré avait soigneusement classé une coupure (non datée) du Figaro consacrée au compte-rendu d'un colloque à l'abbaye de Royaumont sur les Images nationales/

D'après Dominique Arban, l’auteur de l’article, ce colloque a donné lieu à de fructueuses considérations, péremptoirement commentées par « Mme Dolto-Marette, de la Société française de psychanalyse », sur le mouvement "éolien" dont est animé le symbole de Marianne : "Dans les époques malheureuses, les Français se choisissent un grand-père (Joffre, Clémenceau, Pétain, [on pourrait aujourd'hui ajouter De Gaulle]), car ils ne veulent pas de chef."

Mais, pour Fourré, le plat de résistance de l'article réside dans l'évocation de la conférence du sociologue hollandais Oldendorf: "Chez les peuples primitifs, l'individu, se sentant faible, s'identifie au groupe; tout autre groupe lui apparaît magiquement étranger: ce n'est pas de ces autres hommes qu'il a peur, c'est de leur autre démon ou de leur autre dieu (dieux et démons n'étaient pas distincts; tous étaient des dieux, bons ou mauvais, et il fallait être ami avec les uns et avec les autres). Donc, si l'étranger apparaît comme un danger, c'est qu'il est environné de forces inconnues et dangereuses."

Comment ne pas voir ici, en filigrane, se profiler le drame de Hilaire Affre, dit Basilic, aux prises avec le baron Déodat de Languidic, dit … "Tête-de-Nègre" ?