Une nouvelle tour pour Cornillé?

Saint Cornille, dont les ambassadeurs du Rose Hôtel vénèrent l’effigie, soigneusement occultée par un petit rideau (comme L’origine du monde de Courbet, du temps que Lacan en était propriétaire) dans le salon de Madame Rose, n’est plus seul dans son genre. Le voici désormais en compagnie de Saint Bitochon.

Saint Bitochon ? Consultons le très savant Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux. Voici ce qu’il en dit :


SAINT BITOCHON (Variante Bittochon)


  • Marnay (Vienne), le monument à Saint Bitochon

VIENNE : À un kilomètre et demi au sud-ouest du bourg de Marnay, à l’est de la ferme de Béroute [sic] et à quelques centaines de mètres du château du Gué, se dresse un curieux monument de forme phallique. Il se compose pour l’essentiel d’une grotte naturelle creusée à flanc de coteau et aménagée en habitat troglodytique. Cette grotte est surmontée d’une cheminée cylindrique haute de plusieurs mètres affectant la forme d’un phallus, pudiquement voilé par deux cèdres centenaires qui le flanquent. (…)

Comme le notent Robert Mineau et Lucien Racinoux, « un tel monument ne pouvait manquer d’exciter la verve des paysans du cru qui l’ont surnommé Saint Bitochon. »

Ce monument fait l’objet d’un récit érotique dont voici la forme la plus courante empruntée à ces mêmes auteurs : « Jadis, un riche seigneur, vieux et paralytique, menait une vie tranquille au château du Gué, avec sa jeune et belle épouse, lorsque la paix du ménage fut troublée par l’arrivée dans le pays d’un galant cousin qui ne tarda pas à devenir l’amant de la châtelaine. Face au château, la grotte devint le lieu de leurs rendez-vous. Le séducteur poussa l’esprit de malice jusqu’à faire ériger une cheminée en forme de phallus. Lors de leurs rencontres, les amants allumaient un grand feu et, de sa fenêtre, le malheureux époux, cloué sur son fauteuil, voyait s’échapper du monument symbolique la colonne de fumée, qui, chaque fois, venait lui rappeler son infortune conjugale. »

D’après certains, cet ensemble troglodytique associant la cavité au phallus, pourrait marquer le lieu d’un ancien culte de fertilité ; d’autres ont émis l’hypothèse de sacrifices rituels ( ?). En réalité, d’après l’enquête de Robert Mineau, il ressort que Saint Bitochon est contemporain du moderne château du Gué, qui ne remonte qu’à 1867. Mais un second récit est venu remplacer le premier. « Sous le Second Empire, l’ancien château, actuellement ruiné, avait subi les outrages du temps, et sa propriétaire fit édifier, sur une autre partie de son domaine, une nouvelle résidence, le château actuel, qu’elle destina à l’un de ses parents. Un neveu, dépité de se voir frustré, résolut d’en tirer vengeance, et fit ériger Saint Bitochon face à la demeure de sa tante. La construction achevée, il adressa une missive à sa parente pour l’aviser qu’il avait fait de la grotte le lieu de ses rendez-vous galants, qu’il y allumerait chaque fois un grand feu, et que la fumée qui s’élèverait de la cheminée symbolique l’avertirait ainsi de ses ébats amoureux. Il n’est point assuré que l’impertinent neveu ait mis ses menaces à exécution. En tout cas, le terrain de Saint Bitochon ne tarda pas à être vendu, et le nouvel acquéreur planta deux cèdres pour masquer le monument impudique. »

Cette seconde version semble bien être une remouture « modernisée » de la précédente. En outre, cette légende se veut, par définition, l’explication historique d’un événement unique localisé. Or, en fait, il existe d’autres Saint Bitochon, eux aussi rattachés à une cheminée et à un habitat troglodytique. [...]



MAINE ET LOIRE  : M. Raymond Delavigne nous signale pour ce département que Saint Bitochon est représenté sur une photo de la ferme troglodytique de La Fosse à Denezé-sous-Doué … (C’est Fleur de Lune qui souligne). »



Il est fort possible que Fourré ait eu connaissance de cette curiosité située à Denezé-sous-Doué, non loin de Cornillé–les-Caves, village lui aussi troglodytique, et orné de la haute tour que Florent Lemercié-Lepré fit élever en 1832 pour embêter son voisin (et, dit-on aussi, observer de son sommet les allées et venues de sa jolie nièce et voisine dont il s’était entiché), tour de voyeur dont Fourré s’empressa de faire le sulfureux Saint Cornille, « édifice d’une forme que des observateurs supposent indécente » et dont la vue fait défaillir l’innocente Rosine, dite Kiki .



« Quel mystère y a-t-il dans cette Colonne Saint-Cornille qui atteigne si profondément l’âme et la trouble ? » (La Nuit du Rose Hôtel, p. 193).


FdL


PS Pour tous les détails concernant l’histoire de la tour de Cornillé (Maine-et-Loire), se reporter au film de Bruno Duval, La colonne Maurice (1999).



  • Des tours, toujours des tours … Lettre envoyée de Rennes par J.A. Thibaud, membre de l’AAMF