Traces (I) : Fourré/Audry

Nouvelles révélations


Dans le numéro 10 de Fleur-de-Lune, celui du printemps 2004, tragiquement marqué par la disparition de notre trésorier, Claude Grimbert,Yvon Le Baut invoquait, à propos de Maurice Fourré, la mémoire de Colette Audry, dont il avait lui-même recueilli, par le passé, le témoignage écrit. Dans son ouvrage posthume Rien au-delà (Denoël 1993, collection L'Espace psychanalytique), recueil des lettres adressées, entre 1988 et 1990, l'année de sa mort, par l'écrivaine à un dominicain quelque peu analyste, celle-ci se faisait entre autres choses la commentatrice de sa correspondance avec Yvon Le Baut, lequel, non sans surprise, s'était découvert a posteriori décrit comme "ce personnage frileux que je ne puis m'empêcher d'imaginer sans générosité", qui la remerciait néanmoins "dans chacune de (ses) lettres avec une vraie chaleur", et qui "faisait toujours preuve de finesse dans ses appréciations sur (ses) envois". Sic …

Plutôt qu'un a priori contre Yvon, on relève aisément chez Colette un certain refoulement de l'émotion liée au souvenir de Fourré, qui l'a souvent emmenée en virée vers la Bretagne, où il lui a certainement parlé de Breton, son premier préfacier. Dans le numéro 14 de Fleur de Lune, nous avons relevé l'invocation nominale de "Maurice" dans la péroraison de L'Autre planète, apologue de science-fiction publié par Audry en 1972. Il faudrait reconsidérer sous cette même lumière toute l'œuvre romanesque de celle-ci, d'inspiration ouvertement autobiographique, et de plus en plus abondante au fur et à mesure que l'auteur, libérée de ses obligations professionnelles dans l'enseignement, approchait de sa fin. Malgré quelques coups d'envoi lancés dès les années quarante, c'est donc, pour l'essentiel, une œuvre tardive, comme celle de Fourré. Dans le sillage de ses amis Sartre-et-Beauvoir, mais avec une plus grande attention portée à la réalité immédiate, c'est, parallèlement à celle de Fourré, une œuvre à redécouvrir, comme on dit, sans qu'il puisse, bien sûr, être question d'"œuvres croisées", comme le furent celles d’Aragon et d’Elsa Triolet. Malheureusement, comme celle de Fourré encore, cette œuvre sans grand retentissement public est aujourd’hui séquestrée par Gallimard.

Dans Rien au-delà, la principale référence fourréenne porte sur la relecture, par Audry, de sa nouvelle autobiographique Le petit cavalier, reproduite dans le numéro 10 de Fleur de Lune. Plus précisément: après avoir, en son monastère, rendu visite au dominicain, prénommé François, Colette retrouve les notes prises par ce dernier au sujet du Petit cavalier (que de croisements!) :



20 octobre 1989



Il y avait le mot "bouffants" dont nous avions parlé, et en dessous, dont vous ne m'aviez pas du tout parlé, "Les hommes jeunes et brillants mais aujourd'hui morts". Et ça, ça concerne le fond, ce que je raconte, à quoi vous n'aviez pas touché, moi un peu déçue naturellement, mais me gardant de vous relancer. "Les hommes jeunes et brillants." C'est donc une des choses que vous aviez retenues. Qu'est-ce que ça pouvait évoquer ou éveiller en vous, je l'ignore. Ce que je constate simplement, c'est que vous suivez l'homme qui parle: "Cette salle, je la vois peuplée de défunts." La femme, elle, répond: "Ce n'est pas triste.."Et avant ça elle a dit à propos des tankistes, qui ont succédé aux cavaliers: "Tant pis pour leur douceur de vivre." Car elle prend sa revanche sur ce passé mort : il appartient à une époque où les femmes (les jeunes filles bourgeoises et leurs mères, et les prostituées) vivaient dans l’attente du bon vouloir de ces beaux garçons.



Bref, cette jeune femme entretient dans son cœur la rancune de cette vengeance dont Alain écrit dans son Dickens (je vous en ai parlé) qu'elles sont le fond de l'éternel féminin. Mais cela ne doit surtout pas sortir dans le récit. Rien ne serait plus vulgaire, bête et inesthétique.

L'homme que cette femme a en face d'elle – un homme âgé – a la nostalgie de ce passé. Il est foncièrement macho, mais il ne peut pas en prendre conscience car il ne s'intéresse pas aux idées. Seulement, comme il est capable de percevoir admirablement toutes les nuances d'une attitude, il sait, sans se le formuler, ce qu'est le machisme ; c'est pourquoi il parle de "prise d'hommes" et dit: "Ta grand-mère est là pour nettoyer".

Enfin, cette lutte sourde, informulée, entre les hommes et les femmes est dépassée, surmontée – sans être effacée – par l'amour. C'est le sens que j'ai voulu donner au récit. Il n'est pas évident ? Le sens de La Fatalité * est évident, peut-être ?

Rien au-delà, pp. 279-280



Plus indirecte encore dans le même ouvrage, une autre référence à Fourré passe par son neveu, Michel Fourré-Cormeray, qui fut l'artisan de la rencontre Fourré-Audry et peut-être aussi l'instigateur de l'élogieux compte-rendu de La Nuit du Rose-Hôtel par Audry dans Les Temps modernes.

[Un briquet "proportionné et cannelé comme le Parthénon" avait été offert à C.A. par les Actualités françaises, pour le compte desquelles l'ancienne scénariste de La Bataille du rail était "chargée de mission au ministère de l'Information"].



Le frère jumeau (jumeau parfait) de ce briquet fut offert le même jour dans les mêmes circonstances au directeur de la Cinématographie, dont on m'avait expliqué, le jour où j'étais rentrée au ministère, que ma tâche serait de "le coiffer", et avec qui je m'étais montrée de la plus grande froideur lorsqu'il s'était présenté à moi, parce qu'on venait de le nommer à la place de Jean Painlevé […], authentique homme de gauche. Mais au moment où nous furent attribués les deux briquets, il ne restait plus grand- chose de ma froideur, sinon dans les mémoires. Et à partir de là, toutes les fois que le détenteur du second briquet m'invitait à dîner ou à prendre un verre, les deux briquets se retrouvaient ensemble sur la table, chacun servant plus ou moins alternativement à allumer deux cigarettes. S'est ensuivie une histoire assez longue, assez intense, inaboutie et inachevable, la seule de mon passé qui, avec celle de Mathilde, ait conservé un pouvoir nostalgique.



Rien au-delà, p.133



Cette dernière phrase, à tournure confidentielle, éclaire d'un jour nouveau les relations personnelles entre Colette et Maurice. Avant de devenir la maîtresse de l'oncle, la première aurait donc été celle du neveu. Révélation anecdotique sur le plan littéraire, sauf que la structure interfamiliale d'une telle double relation présente elle-même un caractère éminemment fourréen (dans Le Caméléon mystique, Dominique Hélie se tape la fiancée de son fils en voyage) ainsi du reste que la fonction symbolique conférée au briquet.



B.D.

La Fatalité est le titre du récit que le Dominicain avait soumis à la lecture de Colette Audry et qui avait été à l’origine de leur correspondance.