Les voyages philosophiques de Dominique Hélie

par Jacques. Simonelli


Prends quatre parties de notre Dragon igné,

qui cache dans son ventre l’Acier magique,

et neuf parties de notre aimant ; mêle-les ensemble

avec l’aide du torride Vulcain, de façon qu’ils forment

une eau minérale où surnagera une écume qu’il faut rejeter.

Laisse la coquille et prends le noyau, purge-le

à trois reprises par le feu et le sel, ce qui se fera

aisément si Saturne a regardé sa propre

beauté dans le miroir de Mars.

De là naîtra le Caméléon, c’est-à-dire

notre Chaos, où sont cachés tous les secrets,

non pas en acte, mais en puissance”


Philalèthe, L’Entrée ouverte au Palais fermé du Roi.



C’est à juste titre que Maurice Fourré voyait, dans Le Caméléon Mystique, un livre apte à “présenter une assez proche synthèse des ouvrages précédents” (1). Rédigé en 1956-1957, parallèlement à la réécriture de Tête-de-Nègre, achevé - provisoirement et symboliquement - le jour de l’Ascension 1957 (2), et refusé par les éditions Gallimard en octobre de cette même année, ce quatrième roman fut à son tour remis en chantier à la fin décembre 1958 (3).

Il ne parut, partiellement, qu’en 1978, à la suite de l’étude de Philippe Audoin, qui, peut-être à tort, n’y voyait pas “la meilleure œuvre de Fourré”, puis, dans sa version intégrale, en 1981, par les soins de Jean-Pierre Guillon. Les lecteurs de Maurice Fourré - du moins ce qu’il en restait après vingt ans de silence critique et de quasi-absence en librairie - y reconnurent sans doute d’emblée le style si particulier de sa prose souple, évocatrice, rêveuse, puis soudain abrupte et que rehaussent de courts fragments lyriques et cristallins. Ils purent y retrouver aussi le ferme ancrage spatial et calendaire qui, à l’exception relative de La Marraine du Sel, situe et oriente toutes ses fictions, ainsi que leur allure de romans familiaux - une étude des structures de parenté chez Fourré serait d’ailleurs des plus surprenantes. Autre constante, l’emploi récurrent d’un vocabulaire tout aussi précis qu’apparemment obscur, que l’on ne peut mieux nommer qu’hermétique, puisqu’il relève à l’évidence, et sans qu’aucune autre approche ne puisse en résoudre l’énigme, des formulations propres à l’alchimie, antique science d’Hermès.

C’est ce que suggéra, en toute connaissance de cause, André Breton dans sa préface-manifeste à La Nuit du Rose-Hôtel, livre dans lequel il décela le premier, avec son intuition habituelle, “l’indication à peine murmurée de ces hautes disciplines”. Cette préface, pour prendre tout son sens, doit être lue comme partie d’un important ensemble théorique qui comprend aussi Fronton-Virage, étude sur Raymond Roussel rédigée en mars 1948, et la préface au Mécanicien de Jean Ferry, écrite (comme celle du Rose-Hôtel) à Paimpont en août 1949. Dans ces trois textes capitaux, André Breton exprime de manière décisive l’évolution de sa pensée en faveur des sciences traditionnelles, comme il affirmera plus tard, entre 1954 et 1956, la prééminence de l’art, de la mythologie et de la poésie celtiques dans ses études sur l’art gaulois et Braise au trépied de Keridwen.

Cette orientation nouvelle du surréalisme, qui survient justement à l’époque où Fourré en rencontre le fondateur et les protagonistes, n’a pu rester sans influence sur le développement de son œuvre, où les allusions alchimiques et les échos du merveilleux celtique se feront de livre en livre plus nombreux et surtout plus cohérents.

A propos de Tête-de-Nègre par exemple, on ne peut douter qu’en faisant commencer le voyage de Basilic Affre le jour de la Toussaint, qui fut celui de la grande fête de Samain, liée au solstice d’hiver et marquant le début de l’année celtique, Fourré n’ait songé à la mention par Breton de “l’ancien calendrier chinois faisant partir l’année de l’équinoxe d’automne, voyant en lui le point de départ d’un cycle liturgique.” Quant à Basilic lui-même, il est, de manière explicite, l’incarnation romanesque du Rebis des alchimistes, qui, en jouant sur basilicon/basiliscos, est aussi leur petit roi (le Bestiaire d’Oxford établit la même équivalence par le biais du latin regulus), leur rémora, qui nage dans la mer philosophique, ou leur violette (Fulcanelli, Demeures Philosophales I, p.230).

Il est temps, puisque nous en sommes aux reptiles, d’analyser les similitudes et les différences entre le basilic du troisième récit fourréen et le caméléon qui donne son nom au livre suivant. D’ailleurs, l’expression caméléon mystique s’applique-t-elle à l’un des personnages du roman, à son auteur, ou au livre lui-même? ne désigne-t-elle pas plutôt le but vers lequel tendent les péripéties de la fiction, but qui n’est envisageable, dans le déroulement du processus de l’Œuvre, qu’après la conjonction sur laquelle le récit s’achève, donnant naissance au Rebis déjà mentionné?

Du caméléon, le savant Brunetto Lattini, qui fut maître de Dante et de Cavalcanti, précise que “sa color est si muable que tout maintenant que il touche aucune chose, il pert sa color et devient de autretel teinte, se ce n’est rouge ou blanc; car ce sont deux colors lesquels il ne puet avoir” (4). “Le mercure des philosophes, complète Fulcanelli, de nature et de qualité double, en partie fixe et matériel, en partie volatil et spirituel, lequel suffit pour commencer, achever et multiplier l’ouvrage, (est) surnommé également Protée, à cause de ses métamorphoses pendant le travail, et aussi Caméléon (...) parce qu’il revêt successivement toutes les couleurs du spectre” (Op. cit. I, p. 271).

Le caméléon alchimique désigne donc l’état de la matière au cours de la grande coction par laquelle débute le troisième œuvre, et durant laquelle les couleurs (et les notes de la gamme) se succèdent une à une dans le noir absolu de l’œuf philosophique. À la fin de cette coction, la Pierre, orientée par fermentation vers l’argent ou l’or, permettra de réaliser l’Œuvre au blanc ou l’Œuvre au rouge : c’est pourquoi le caméléon, qui précède la venue de ces deux couleurs, ne peut avoir ni l’une ni l’autre (du moins de façon stable). Le curieux et craintif reptile représente en somme l’étape suivante de l’évolution du Rebis ou basilic, pour lors purgé de son venin (lequel, nous dit le Bestiaire d’Oxford, “de loin ou de près détruit toute chose vivante”). Et - ceci sans préjuger des lectures de Fourré dans le vaste domaine des mystiques espagnole et rhénane - s’il est qualifié de mystique, le mot est à prendre au sens que définit Fulcanelli, à propos du “Myste antique (...), incarnation grecque de la science mystique ou mystérieuse” (Op. cit. I, p.305).

C’est donc plus particulièrement à l’analyse des voyages et métamorphoses de l’être triple que forment Oraison, Dominique et Pol que je consacrerai cette étude, en suivant pas à pas, en Bretagne et à Bourges, les pérégrinations (le terme est de Fourré, en allusion au mercure des alchimistes, classiquement qualifié de pèlerin et voyageur de l’Œuvre) de Dominique Hélie.


Le voyage de celui-ci débute (le fait, peu remarqué, est pourtant loin d’être dénué de sens) à Montsoreau, près de Saumur. Si Fourré évoque au passage le meurtre de Bussy d’Amboise, il s’attarde bien davantage sur les activités d’Oraison, père de Dominique, et possesseur d’une champignonnière. De fait, des champignonnières destinées à la culture du champignon de Paris furent établies à Montsoreau, sur le coteau du Saut-aux-Loups, au début du vingtième siècle, dans des galeries de mine jadis creusées pour l’extraction de la pierre de tuffeau, et certaines sont encore en activité. C’est donc en parfait accord avec la topographie et l’histoire locale que Fourré situe les lucratives cultures d’Oraison dans des “catacombes de tuffeau blanc”, qui abritent aussi la fraîche cave de Saturnin Thibaut, grand-père de Rose, dans La Nuit du Rose-Hôtel. Dans les deux cas, ces pratiques souterraines renvoient au célèbre paradigme du Grand Œuvre dû à Basile Valentin : Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem Veram Medicinam, paradigme qui projette aussi un éclairage singulier sur le Voyage au centre de la terre de Jules Verne (auteur cher à Fourré), où se déroule le combat des deux grands sauriens, ichtyosaure et plésiosaure, dans les remous de la mer intérieure, et qui s’achève, comme le Caméléon Mystique, par un mariage.

Oraison, “bonhomme gris”, “étouffé sous un nom trop beau”, celui d’Hélie ou Hélios, le soleil, à la splendeur duquel correspond si peu l’aspect chétif, grisâtre et déshérité du sujet des sages, est à la fois la matière première du Grand Œuvre, et son extracteur. Hélie est mis pour Hylé, désignation grecque du chaos originel qui préexiste à la différenciation des quatre éléments et se trouve être cette matière réservée lors de la cosmogénèse que l’on nomme aussi mercure commun ou mercure premier (le lecteur des traités anciens prendra garde, évidemment, à l’ambiguïté de la symbolique mercurielle). En bon “Argentier du Roi”, et tel Jacques Cœur, que nous retrouverons bientôt, à l’ingrat Charles VII, il envoie à Dominique “tout son argent”. A la fin du roman, c’est toujours de lui que son fils vieilli tient son aisance matérielle; c’est du “portefeuille d’Oraison, gonflant sa poche près du cœur”, qu’il tire les “mille francs” réparateurs, “décernés par Feu M. Oraison” à la petite fille de Laurent. Ce “Pélican” (le terme, qui se rapporte en alchimie aux sublimations, est mis en évidence par la typographie) qui finance généreusement les errances de Dominique, que Fourré nomme ses “pérégrinations terrestres et maritimes” (l’expression, classique en hermétisme, fut employée entre autres par Fulcanelli), ce vieillard et père des métaux est aussi le grand-père du jeune Pol Hélie, qui tient sans doute de lui son “somnambulisme saturnien”.

Le fils de ce “père fraternel” (les exemples ne sont pas rares, dans la mythologie indo-européenne, de la transposition d’une fraternité, voire d’une gémellité, en filiation ; c’est le cas, dans le domaine germanique, des dieux Njordr et Freyr, étudié par Georges Dumézil dans son Roman des Jumeaux) fait d’abord étape à Vannes, dont le nom breton, Gwenned (gwenn = blanc), donne à Fourré la double opportunité de suggérer l’orientation vers l’Œuvre au blanc qu’il entend donner à son récit, et de rendre hommage à l’épopée celtique, représentée par le Barzaz-Breiz. C’est en effet à La Villemarqué qu’il emprunte l’évocation de “Vannes, qui trébuche dans les hallucinations grisâtres du Morbihan granitique, où nous guettait la foule des voix étouffées, peuple et sénat celtique décapités par César, parmi les fantômes fiévreux d’une flotte voilée, dans les mirages d’une mer traversée de druides”, passage auquel correspond, à la fin de la partie bretonne du livre, la description des “énormités vaporeuses des druides morbihannais, qui étirent la magie de leurs incommensurables suaires”. Cette allusion au désastre de la flotte vénète, vaincue par César en 56, et aux massacres qui le suivirent, est directement tirée des dixième et onzième Séries du poème de ce nom, le premier du recueil, et du commentaire qu’en donne le barde de Nizon (5) :


"Dix vaisseaux ennemis qu’on a vus venant de Nantes :

Malheur à vous! malheur à vous! hommes de Vannes!


Onze prêtres armés, venant de Vannes, avec leurs épées brisées,

Et leurs robes ensanglantées, et des béquilles de coudrier ; de trois cents plus qu’eux onze.



On sait que la flotte de César partit de la Loire, et peut être de Nantes même, pour venir attaquer la capitale des Vénètes; on sait qu’il anéantit leur puissance maritime, qu’il vendit à l’encan tous ceux dont il put se rendre maître, qu’il fit égorger leur sénat et leurs prêtres. Les dix vaisseaux ennemis ne représenteraient-ils pas la flotte romaine tout entière, et les onze belek (prêtres) fugitifs, les débris dispersés du collège druidique ?”


Comme César, dans son De Bello Gallico, III, 16, se borne à écrire qu’il “fit mettre à mort tout le sénat, et vendit à l’encan le reste des habitants”, c’est bien à La Villemarqué que Fourré doit l’image de la mer traversée de druides, dont les robes ensanglantées deviennent les incommensurables suaires. De même, dans Tête-de-Nègre, “conduits par le Sanglant Martyr les boucliers ombreux de la Légion Thébaine s’élevaient sur la Mer...” - ce martyr étant Saint Maurice, patron de l’auteur et lié chez lui au thème de la négritude.


Mais revenons à Dominique Hélie, qui jouit d’une agréable étape à l’Hôtel du Commerce et de l’Epée, établissement de la rue du Mené dont la carte postale nous a conservé l’image, et bien choisi pour placer le jeune tourangeau sous la double égide de Mercure, protecteur des marchands et des voyageurs, et de Mars qui régit les guerres, pour citer le trop bref résumé de théologie gauloise que nous a consenti César. Voici donc notre héros instruit, au moins potentiellement, des caractères du premier mercure ou dragon (au sujet duquel on consultera avec profit le précieux commentaire d’Eugène Canseliet au “bref appendice” qui suit la douzième clef de Basile Valentin), et de l’agent mâle de ses futures métamorphoses.

Nous le retrouvons ensuite à Quiberon, à l’Hôtel de Penthièvre, mentionné, comme le précédent, par le “guide garance”, c’est à dire le Baedeker du Nord-Ouest de la France, dans sa septième édition datée de 1902, avant qu’il ne s’embarque pour Belle-Ile et n’accoste au port du Palais, qui “s’ouvre face à l’Est, abrité des grandes houles du large et des coups du Nord-Ouest dont le protège la citadelle”. De même Fulcanelli conseille-t-il “de craindre les sautes de vent, prévoir la tempête, lutter contre la violence des flots” (Op. cit. II, p.319). C’est dire que le passage, “dans une mer de lait”, à Belle-Ile, “impératrice des Iles Occidentales”, équivaut aux innombrables traversées qui agrémentent le corpus alchimique, voyage abrégé des Indes Orientales du Pilote de l’Onde vive, ou à l’une et l’autre Inde de Philalèthe, voyage du Pôle arctique au Pôle antarctique du Cosmopolite,Voyage des Princes Fortunés de Béroalde de Verville, qui conduisent, à l’abri “des grandes marées du mercure” (6), aux Iles Fortunées ou à l’Ile du Midi, là où se dresse le Palais fermé du Roi, dont il importe de découvrir l’Entrée ouverte.

Des deux vapeurs desservant Belle-Ile, Dominique choisit le noir, dont la couleur convient au premier œuvre dont nous avons rencontré les symboles; celles de son concurrent, “peint en blanc, avec une moustache écarlate”, seraient ici prématurées. Le “volatile aventurier”, de “nature erratique”, “fugitif” et “fou”, et dont le caractère mercuriel se trouve donc bien établi, est naturellement attiré par les polarités contraires à la sienne; aussi se trouve-t-il séduit, dès son arrivée, par la “perfection solaire” d’une jeune inconnue, significativement prénommée Philogène, et se loge-t-il à l’hôtel où celle-ci est servante. On voit que Maurice Fourré, s’autorisant de l’exemple de nombreuses fictions hermétiques, inverse l’orientation sexuelle des acteurs du Grand Œuvre, ce que viendront confirmer les amours de Pol Hélie et de Jocelyne, celle-ci, “fée craintive et rieuse” dont Philogène, “miraculeuse fée bretonne”, est une préfiguration, se révélant tout aussi solaire que la Soline de Tête-de-Nègre.

Dans deux chapitres capitaux, Le jeu du cuivre et L’anneau des eaux, se déroule devant Dominique une série de tableaux symboliques successifs, tels ceux d’un cortège du Graal dont l’aubergiste ruiné serait le Roi méhaigné, ou des Noces chymiques de Valentin Andreae.

C’est d’abord la malle étendue sur deux chaises, comme un cercueil d’adulte, emblème d’une mort initiatique qui anticipe sur les scènes de Bourges; puis la leçon de cornet à pistons donnée par le gardien dont la casquette porte une étoile jaune (Dominique reverra, à Bourges encore, cette “étoile pénitentiaire”).

L’histoire du capitaine Le Bavidic et de son navire, nommé par antiphrase “Jeune Augustin”, permet de faire le lien entre le Caméléon et la Nuit du Rose-Hôtel,et nous apprend que le brick a coulé en 1904, 17 ans avant la Nuit du 21 juin 1921.

La photographie de Marie-Annick et son cadre de perles de verre renvoient, dans Tête-de-Nègre, au portrait du garde-chasse encadré de rouge, blanc et noir (encore les trois couleurs de l’Œuvre), et, par ricochet, aux trois valises de Clair dans La Marraine du Sel.

Quant à l’anneau d’or orné d’un saphir, qui deviendra “l’anneau des eaux perdu dans la maladresse maritime”, il réapparaîtra, au doigt d’un “petit fantôme peureux, souvenir mortuaire encadré de verroterie translucide”, transformé en “anneau d’émeraude” : le mercure, signifié par le bleu du saphir, a attiré la substance fluidique du Spiritus Mundi; le sel, gorgé de cet or astral, est devenu vert émeraude; il est à présent le Vitriol des Sages que promettait le paradigme de Basile Valentin (on relira, à ce propos, le chapitre Conjonction et séparation de L’Alchimie expliquée sur ses textes classiques).

Les couleurs fournies par le billard vert et ses deux boules, rouge et blanche, sont celles des trois fuseaux que porte, dans La Queste du Saint Graal, la nef de Salomon, et confirment que Dominique Hélie, “Client de la Dernière Nuit”, se trouve désormais dans un monde proche de l’univers arthurien, comme le fut Basilic Affre, “Passant de la Nuit”, dans Tête-de-Nègre (Philippe Audoin, à propos de ce livre, signala le premier cette atmosphère arthurienne, et proposa le parallèle Dada/Perceval et Basilic/Galaad) (7). Mais, contrairement à Basilic, Dominique ne saura pas “rompre le charme où nous sommes encerclés”. A Belle-Ile, pas plus qu’au Rose-Hôtel, “personne ne répond ce qu’il faudrait” : le fils Hélie, qui, tel le héros de Chrétien de Troyes, “plus se tait qu’il ne convient”, se trouve soumis à une contrainte semblable, et ne passera qu’une nuit sous le toit de l’Hôtel de Belle-Ile, dont il repartira par ce même vapeur noir qui l’y avait conduit : l’accomplissement de la Quête, différé, sera réservé à Pol/Galaad.

C’est à Auray, où se dresse toujours le couvent des Cordelières (et non des Cordeliers) de la rue du Père Éternel, que reprennent “les vagabondages du jeune homme terrien”, qui s’y livre à “l’ascension granitique d’un belvédère constitué de trois tours carrées superposées, que bénit une croix de pierre”. On y reconnaîtra facilement l’athanor, représenté, dans l’iconographie médiévale, par tant de clochers et de tours (dont la tour à trois fenêtres de Sainte-Barbe, patronne des arts du feu et donc de la “pyrotechnie solaire” chère à Maurice Fourré). Dans Le Mystère des Cathédrales, Fulcanelli détaille “les parties constituantes du fourneau alchimique : cendrier, tour et dôme”. L’auvent arrondi en plein cintre du belvédère du Loch figure assez bien l’ouverture du cendrier, telle qu’on l’observe sur les gravures de nombreux traités, à l’étage inférieur du fourneau triparti. Sommé de la croix, comme le fourneau supporte le creuset, le curieux édifice donne l’indication du feu commun, en même temps qu’il renvoie aux tours-observatoires de La Nuit du Rose-Hôtel (la Colonne Saint-Cornille et la colonne-mirador que rêve de faire construire Madame Gouverneur), au pigeonnier-bibliothèque de La Marraine du Sel et aux tours du manoir de Tête-de-Nègre

Douarnenez, terre qui fut donnée en même temps que l’île Tristan dont elle dépendait à l’abbaye de Marmoutier, est en breton douar an enez, la terre de l’île, expression parlante, de même que les noms des estaminets du port, “Aurore Boréale, Au Baromètre, L’Etoile du Matin”, qui ne laisseront indifférent aucun lecteur du corpus alchimique.

À l’étape suivante Concarneau, grâce à la forme Concqkerneau, attestée au quinzième siècle, et formée des mots conc, grande coquille, conque, et kerneau, Cornouailles, désigne la coquille du pèlerin, hiéroglyphe du sujet minéral brut et, confie Eugène Canseliet, réceptacle de l’eau bénite ou benoîte des sages (8); Fourré mentionne de plus, face au quai du port où loge Dominique, “l’ancienne cité close par des miroirs salins”


Sans commenter davantage les péripéties du voyage en Bretagne de Dominique Hélie, ni la croix de roses et la roue tournoyante de roses (qui annonce, avec la même portée symbolique, la rose polychrome de la cathédrale Saint-Etienne), je me bornerai à remarquer que le jeune homme, après avoir entrevu l’”étoile jaune” à Belle-Ile et l’”Etoile du Matin” à Douarnenez, s’est “décharné de son masque (noir, sans doute, comme celui du baron Déodat) devant les prairies de Plouharnel et les landes de Carnac” et signe à présent “Double-Blanc”. Le blanchiment parfait du mercure, qui nécessite, selon tous les auteurs, trois réitérations de la même technique, dont l’aboutissement est scellé du signe de l’Etoile, n’est donc pas encore obtenu, et c’est en toute logique que Dominique se mettra en quête, à Bourges, d’une “hôtellerie parée de trois étoiles dans le guide versicolore” après un charmant épisode ferroviaire qui rappelle celui de La Marraine du Sel. Bourges est explicitement choisie parce que “mathématiquement plantée au centre de la France”. Elle doit son nom (comme le Berry) à ses fondateurs, les Celtes Bituriges, résidant au centre géographique et symbolique de la Gaule, et dont le nom signifie à la fois “rois du monde” et “rois perpétuels”. Sa situation est conforme “à la conception celtique du sanctuaire compris comme un centre, beaucoup moins temple qu’omphalos (centre), équivalent sur le terrain de la fête dans le temps et endroit de valeur sacrée.” (9) Toutes les cités fourréennes sont d’ailleurs à quelque titre centrales, Paris comme capitale, Richelieu parce que placée “à la rencontre de quatre départements”, mais surtout à cause de la vocation inscrite dans son projet architectural, Gouarec en tant que centre géographique de la Bretagne. D’un point de vue traditionnel, il n’y a nulle contradiction à cette multiplicité de lieux centraux : le territoire des Carnutes (entre Orléans et Chartres, qui a conservé leur nom) passait, lui aussi, pour le centre de la Gaule. Chaque centre secondaire bénéficie, dans son ordre et par analogie, des prérogatives attachées au centre premier - rôle que Bourges, “des Gaules la cité première”, revendique non sans raisons.

Centre d’une royauté spirituelle et occasionnellement temporelle (ce qu’Audiberti rappelle à propos de Jacques Cœur dans son Rex Bitur, paru - coïncidence ? - dans le numéro de janvier 1957 de la NNRF où fut publié un fragment de Tête-de-Nègre ) et “étoile de directions”, ou, en faisant fi du pluriel, étoile sur laquelle se guider, la capitale du Berry est bien le lieu idoine à “un stage de méditation particulièrement accentué”, et qui permettra de “repartir congrûment”. L’affiche touristique de Bourges que Dominique découvre en gare de Tours, après avoir manqué l’arrêt de Saumur, et le tramway à vapeur qui (indique le Baedeker) aurait pu le conduire à Montsoreau, fournit le programme de ce séjour initiatique.

La cathédrale, comme il se doit, est signalée la première, “immense nef vitrière” ou “miraculeux vaisseau de pierre”, et symboliquement vaisseau du Grand Œuvre idoine à la grande coction, signifiée par la “rose polychrome”, qui “au moyen âge se nommait Rota, la roue. Or la roue est l’hiéroglyphe alchimique du temps nécessaire à la coction de la matière philosophale, et par suite, de la coction elle-même” (Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales). La polychromie des vitraux fait songer aux couleurs qui se succéderont, en ce début du troisième œuvre, et qui justifieront le nom de caméléon, applicable au volatile aventurier, dès lors qu’en “ses années purifiées” il sera devenu “le créateur paternel de Pol Hélie”, celui-ci seul apte à la conjonction avec le principe sulfureux dont Jocelyne est l’incarnation, donc aux épousailles chimiques que signalera le carillon (qui est ici “étranglé” puisque prématuré).

Ce “carillon étranglé” prélude aux “rires étrangleurs” et au vertige suicidaire qui s’empare soudain de Dominique, au bord de l’Auron. Dans Tête-de-Nègre, Jean-Pierre surnommé Dada, puis Basilic Affre, à dix ans de distance, sont eux aussi attirés par le “miroir de l’eau”, et, penchés sur le parapet du Blavet, scrutent “les ondulations sans écume visible de l’eau noire”. Et si Achille Affre, père putatif de Basilic-Hilaire, a défendu longtemps son fils au bord du "gouffre enivrant”, il s’y sent ensuite glisser avec lui, en une “chute vers les feux confondants du néant” qui est un abandon semblable à celui que redoute pour lui-même Oraison : “Mon cœur et mon souffle envelopperaient ton épaule défaillante, quand tu glisserais. Et je tomberais à pic avec toi ... Domino !” : comme le confie Hilaire, son double intérieur, à Basilic, “Le Néant est glissant”.

Si la Maison de la Reine Blanche, qui n’est pas le monument le plus notable de Bourges, est citée juste après la cathédrale, c’est pour rendre hommage à la trinité féminine de l’œuvre (le mercure, la lune et l’argent) et signaler l’orientation des travaux vers l’Œuvre au blanc, comme il sied en la ville de Jacques Cœur, sur les préoccupations alchimiques duquel la symbolique des édifices qu’il fit bâtir, étudiée par Fulcanelli, par Eugène Canseliet, et, pour Montpellier, par Bernard Chauvière (10), ne laisse aucun doute. “Ce fut certes la nécessité qui inclina Jacques Cœur à orienter sa pierre dans le domaine du noble métal lunaire (...) Propriétaire des mines de galène argentifère du Lyonnais, il possédait les deux matériaux indispensables aux transmutations : d’une part l’argent avec lequel il pouvait orienter la Pierre philosophale dans le domaine métallique; d’autre part, le plomb qu’il pouvait, tout à loisir, transmuer en argent, sans pour cela donner l’éveil sur ses secrètes et philosophiques activités”, conclut Séverin Batfroi (11).

Juste après la Maison de la Reine Blanche, Maurice Fourré n’a donc garde d’omettre le Palais de l’Argentier du Roi, ni, malgré les apparences, la demeure des frères Lallemant, Jehan l’aîné et Jehan le Jeune, célèbre par ses bas-reliefs, sa crédence et son plafond alchimiques. Le romancier la signale discrètement, en faisant débuter la “promenade fantomale” de son héros place du Pilori, c’est-à-dire place Gordaine (où se dressait jadis le pilori), tout près de la rue Bourbonnoux et du bel hôtel Renaissance qui abrite les précieux emblèmes.

Une fois logé rue de la Chappe, probablement vers l’angle de celle-ci et du boulevard de Juranville (c’est leur intersection que l’on nomme le carrefour de la Chappe), Dominique retourne d’ailleurs place Gordaine, pour prendre ses repas à l’Hôtel de la Boule d’Argent, qui se nommait en réalité Hôtel de la Boule d’Or, vaste édifice de la fin du dix-neuvième siècle qui est devenu depuis un foyer Sonacotra. La substitution de l’Argent à l’Or, de la Lune au Soleil confirme l’orientation vers la Pierre au blanc, et rappelle le bar Lune et Soleil voisin du Rose-Hôtel, ainsi que le bronze symbolique offert par Maurice Fourré à André Breton. La “grosse lune balancée par une chaînette, astre pendu” qui sert d’enseigne est le fruit de l’arbre lunaire, que Cosmopolite décrit dans son Enigme philosophique : “Entre plusieurs de ces arbres (...), j’en remarquai deux principaux et plus éminents que les autres, desquels l’un portait un fruit aussi clair et aussi reluisant que le Soleil, et les feuilles étaient comme d’Or; l’autre portait son fruit plus blanc que lys, et ses feuilles étaient comme de fin Argent.” Ces arbres du Soleil et de la Lune se retrouvent dans L’hystoire des faits et prouesses du vaillant chevalier Guérin, récit allégorique truffé d’allusions hermétiques publié à Bourges en 1510 par Jehan de Cucharmoys, personnage auquel Fourré a deux raisons de s’intéresser : voisin de la Maison de la Reine Blanche, dont le symbolisme des sculptures est surtout marial (et donc mercuriel), il passa un temps pour son propriétaire; mais surtout, il fut l’un des fondateurs en 1486, avec Jehan Lallemant l’aîné et quelques autres jeunes notables, de l’Ordre de Notre Dame de la Table Ronde, dont il fut le premier Roi de la Table. Ce titre fut changé plus tard pour celui de Gouverneur, qu’affectionnait Fourré. Il est indiscutable que cet ordre initiatique lui inspira ses Chevaliers de la Table, siégeant dans une salle réservée de l’Hôtel de la Boule d'Argent, autour du Président de la Table (mais celle-ci est rectangulaire, comme la première table du Graal), le médecin-major Alban (encore la couleur blanche). Je n'n’insisterai pas plus à propos de cette confrérie, dotée, tout comme celle de Notre Dame de la Table Ronde, de statuts, de contraintes et d’amendes - celles-ci réglables en bouteilles de Mercurey ! - et des membres de laquelle Dominique va recevoir l’initiation souhaitée, dans un contexte bachique et drolatique que n’aurait pas désavoué Rabelais.

Cette initiation sera précédée d’une véritable descente aux enfers, étape du processus initiatique destinée à épuiser les possibilités de l’être les plus inférieures afin de l’en purifier et de lui permettre l’accès aux échelons de l’Echelle des sages ou Scala philosophorum. Dans le Caméléon Mystique, il s’agit de même de purger des scories liées aux strates psychiques les plus basses le “beau souffle pur” et “l’essence vitale”.

Cette séparation se traduit par un cauchemar incestueux et criminel qui se dissipera à midi, lorsque le soleil hivernal passera au zénith (c’est aussi sous le signe du zénith que Pol, cinquante ans plus tard, s’entretiendra pour la première fois avec Jocelyne). Elle occupe tout le chapitre intitulé Catafalque, le seul du livre qui soit divisé en trois parties, et s’achève, après une ultime purification - “tout redeviendra blanc chez nous” - sur l’énigmatique exclamation “Capout!”, que suit immédiatement le titre du dernier chapitre de cette troisième partie, L’Etoile du Matin. Et c’est en effet, au laboratoire, tout de suite après la séparation du caput mortuum, ou si l’on veut “l’exécution capitale du fils Hélie”, que l’Etoile des Mages apparaît sur la section circulaire du lingot (12)


Les limites de cet article ne me permettent pas d’analyser les lumineux chapitres tourangeaux, qui, par le vaste mouvement circulaire que la “pensée tournoyante” de Maurice Fourré impose à son ultime récit, s’achèvent, à l’équinoxe d’automne, par le Triomphe de la Mariée, et l’union, rue de la Chappe, du couple des amants.

Si, comme je pense l’avoir montré, le Caméléon Mystique se prête (parmi d’autres, tout aussi légitimes) à une lecture alchimique cohérente, où la progression de l’Œuvre s’avère soutenir et favoriser le développement de la fiction, il me reste à signaler combien la méthode de Fourré diffère, selon qu’il s’agit des scènes bretonnes ou de celles de Bourges. Lorsqu’il retrace le voyage en Bretagne qu’il accomplit lui-même dans sa jeunesse - transmutant ainsi la matière de son propre vécu - il applique, pour les intégrer dans l’économie du récit, le langage cryptique de l’alchimie à des lieux et des choses qui, dans leur réalité référentielle, n’en relèvent nullement : il y a peu de chances que l’hôtelier de Vannes ou les bâtisseurs de Douarnenez aient eu la moindre intention secrète en nommant leur hôtel ou leur ville! A Bourges par contre, les témoignages certains d’un projet d’ordre ésotérique, mené d’âge en âge en toute conscience pour faire de la cité un espace qualifié et lui conserver son ambiance toujours sensible de haut lieu, s’accordent à merveille au projet du romancier.

Si grandes qu’aient été ses connaissances ésotériques, le tempérament de Maurice Fourré ne devait guère le porter à en entreprendre un exposé didactique. Créateur d’un univers tissé de correspondances arachnéennes, sorte de vaste palais des glaces, de vibrante chambre d’échos où situations, décors et personnages se répondent, se relaient, se prolongent de livre en livre, il ne recourt, en maître écrivain, qu’aux seuls pouvoirs du « Verbe-Mot », afin d’induire le lecteur à entrer en résonance avec ce subtil réseau et de l’éveiller à une conception alchimique, et donc poétique, du monde.




Jacques Simonelli



Notes :


(1) Article de Bruno Chéné in Encres de Loire n°19, juin 2001.

(2) Philippe Audoin, Maurice Fourré rêveur définitif, Le Soleil Noir, 1978.

(3) Jean-Pierre Guillon in Fleur de Lune n°14, deuxième semestre 2005.

(4) Brunetto Lattini, Li Tresors, troisième tiers du treizième siècle.

(5) Je sais que l’authenticité des Séries est fortement contestée, ce qui ne change évidemment rien aux rapprochements proposés.

(6) Eugène Canseliet, L’Alchimie expliquée sur ses textes classiques, au chapitre L’œuf philosophal.

(7) Baron Zéro, repris dans Fleur de Lune n° 9, décembre 2003.

(8) Basile Valentin, Les douze clefs de la philosophie, texte traduit et commenté par Eugène Canseliet, Editions de Minuit, 1956.

(9) Françoise Le Roux et Christian J. Guyonvarc’h, La civilisation celtique, 1990 et Les fêtes celtiques, 1995, tous deux édités par Ouest-France.

(10) Bernard Chauvière, Parcours alchimique à l’usage d’un opératif, Liber Mirabilis, Londres, 2000.

(11) Séverin Batfroi, Alchimie et Révélation Chrétienne, Guy Trédaniel, 1976.

(12) Dans la version suivie par Philippe Audoin, le chapitre se termine sur les mots :

Poison du cœur.


Merci !...



L’emploi de la variante Capout fut donc particulièrement médité.


Je remercie tout particulièrement :


Christophe Le Pennec, animateur du site Cartes postales anciennes de Vannes, pour l’envoi de la précieuse carte représentant l’Hôtel du Commerce et de l’Epée;


Roland Narboux, créateur du site de l’ Encyclopédie de Bourges, pour les nombreuses précisions d’histoire locale qu’il m’a données ou que j’ai trouvées sur son très remarquable site.