Natifs d'Angers, danger natif


par B. Duval


Quelques sources inattendues de l'œuvre de Fourré


— Simonelli, tiens, ça rime avec Fulcanelli !

C'est sûrement ce que m'aurait dit mon ex-ami Philippe Muray, si, avant de mourir en mars dernier, à l'âge de soixante ans, il avait eu connaissance du dernier Fleur de Lune. Car ce "Caméléon mystique" aimait à faire flèche de tout bois contre la persistance du "social-occultisme" dans l'exhumation des reliques surréalisantes.

À mystique, mystique et demi. Notre "regretté Philippe", à l'AAMF, c'est Audoin, pionnier des études fourréennes et découvreur du Caméléon mystique, dans une première version trop réduite pour qu'il ait pu lui-même apprécier l'objet de sa propre édition à sa juste valeur.

Après avoir, en 1991, publié, chez José Corti, la première édition complète des Mémoires de Lacenaire (assassin au cœur tendre anthologisé par Breton avant d'être ressuscité par Prévert-et-Carné sous les traits de Marcel Herrand dans Les Enfants du paradis), Jacques Simonelli, éditeur à l'enseigne de l'Ormaie à Vence, a préfacé, en 1993, la nouvelle réédition chez Corti de Un roman pour les cuisinières, d'Émile Cabanon (1834). Dans son texte, qui éclaire d'une belle érudition hermétique ledit Cabanon, Simonelli a eu le bon goût d'invoquer, parmi d'autres ouvrages littéraires d'inspiration alchimique, le Caméléon mystique de Maurice Fourré. Il aurait même pu ajouter, en hommage à Duchamp, la Marraine du sel, où la recette, en vers blasonnants, des Bavaroises nénettes fait pendant à celle des cailles rôties à la fin de Un roman... Son étude inédite sur le Caméléon mystiquepubliée dans nos colonnes ouvre en tout cas bien des voies nouvelles à l'AAMF.

Mais, pour le sujet qui nous occupe ici, je souhaiterais souligner l'apport de son édition, chez Allia, en 1995, des Voyages en kaléidoscope, d'Irène Hillel-ErlANGER.

Hillel-Erlanger, un de ces noms qui ne dit rien à personne, sinon peut-être par sa seconde moitié, car son fils Philippe (encore un !), fut un grand commis de l'État doublé d'un historien, assez prisé du grand public dans les années cinquante ; il fut également directeur du Festival de Cannes et participa à la rédaction du scénario de la Prise de pouvoir par Louis XIV de Rossellini, première reconstitution historique néoréaliste spécialement conçue pour la télé.

Épouse de Camille Erlanger, un compositeur d'opéras-comiques en leur temps couronnés de succès, Irène Hillel, apparentée à la grande dynastie des Camondo, avait, sans le savoir, préludé à la vocation cinématographique de son fils en étant la plus proche collaboratrice — à la fois scénariste, productrice et mécène — de Germaine Dulac, illustre représentante de la seconde avant-garde française.

On ne sera donc pas surpris de la place occupée, dès 1919, par le cinéma dans l'action de ses Voyages en kaléidoscope, même s'il s'agit, en l'occurrence, d'un cinéma imaginaire reproduisant à volonté la vision intérieure de ses spectateurs.

Dans la première édition de ses Machines célibataires, publiée chez Arcanes en 1954, Michel Carrouges, alerté sur les arrière-plans alchimiques de l'ouvrage par … Fulcanelli en personne, se gausse du "modern' style" de Hillel-Erlanger. Née en 1878, sous l'influence successive du futurisme, du cubisme et surtout de Dada, cette dame de la haute société parisienne ne venait-elle pas, en ce premier après-guerre, de casser le moule post-symboliste où elle avait coulé ses premiers écrits pour se laisser aller à la liberté poétique du récit éclaté (le surréalisme aurait-il été une reprise en main de la modernité révolutionnaire par la tradition classique) ?

Las ! À l'instar de Fourré, son exact contemporain, qu'elle côtoie d'ailleurs dans LesMachines célibataires, Hillel-Erlanger passa à la trappe lorsque l'ouvrage fut réédité au Chêne, en 1977. Cependant, plus chanceuse que son cadet – en littérature ! –, elle a connu, avant celle d'Allia, deux rééditions confidentielles.

Avec le recul du temps, la lecture de Carrouges permet de mesurer l'ampleur de son aveuglement. Hypnotisé par les arcanes duchampiens de "l'oculiste de l'occulte", il n'a pas une seconde envisagé que la nouveauté même de Fourré, surprenante chez ce vieux provincial qui prétendait tout ignorer du surréalisme, avait pu s'abreuver, pour la forme révolutionnaire comme pour le fond traditionnel, à la source de ... Hillel-Erlanger.

“Il y a, nous dit Carrouges à propos des Voyages, quatre personnages. Deux femmes, Véra et Grâce qui sont sœurs et rivales [c'est moi qui souligne]. Puis Joël Joze, l'inventeur, lié aux deux femmes par des relations compliquées. Enfin Gilly, le petit apprenti, mais rouage essentiel. Soit deux "mariées" et deux "célibataires".”

On reconnaît là, à peu de choses près,le quatuor initial du Rose-Hôtel: deux sœurs rivales, Blancheet Rose, la figure du valet de chambre JoëlMiquelic, dit Vespasien, et le jeune Jean-Pierre, neveu de Léopold, "le commanditaire du Rose-Hôtel", mais aussi l'amoureux de Rosine, fille naturelle de Blanche et spirituelle de Rose. Les Voyages en kaléidoscopesont ici ceux de Léopold, que ses Ambassadeurs suivent de loin sur la carte.

"Les Ambassadeurs" ? Dans les Voyages, ils s'appellent les "Simples", réunis autour de Grâce en une confrérie dont les cérémonies secrètes n'ont rien à envier à celles qui, dans le salon du Rose-Hôtel, se déroulent autour de Madame Rose.

“Mon Père, écrit Grâce à Joël, las de son œuvre immense(le qualificatif est chez Fourré), nous quitta, ma sœur et moi ... Il se retira dans son Palais […]me laissant le soin de la Salutaire. Aussi un unique Diamant. Vous le verrez un jour peut-être...”

N'est-ce pas aussi le cas de Léopold, qui, dans le Rose-Hôtel, a laissé en partage à Rose, sa protégée, ... une photo de la Colonne Saint-Cornille, vénérée par les Ambassadeurs ?

Les ressorts mélodramatiques des deux fictions peuvent être considérés comme des archétypes. On en rencontre déjà le principe dans un conte de Madame d'Aulnoy, Vraie gloire et Fausse gloire dont J. Simonelli n'aurait aucun mal à extraire, sous la trame moralisatrice, le substrat alchimique.

Re-citons, d'après Carrouges, un fragment d'un passage d'ailleurs invoqué par Canseliet à l'appui de sa thèse sur I. Hillel-Erlanger :


Une palmeraie ! En plein Paris … .qui s'en douterait ? Délices — Palmiers, Citronniers, Orangers — gazons, velours, émeraude, etc.

Peu d'amis visitent la Maison entière, haute et vaste demeure derrière sa façade ancienne. Il faut une permission spéciale, rarement accordée.

[...]

Dans des buissons suaves d'immarcescibles Roses humides de Rosée.


Cette dernière phrase semble mener tout droit au Rose-Hôtel (dans la tradition du vaudou haïtien à laquelle puise si volontiers Fourré, Gouverneur de la rosée est une fonction honorifique - et le doyen des Ambassadeurs s'appelle Gouverneur).

En la lisant, Maurice s'est-il senti élu et, par avance, lu ?

Bien sûr, comme celui du Voyageet celui du Palais, le motif symbolique de la Rose est universel, en raison, qui sait, de son retournement anagrammatique en Eros (Rrose Sélavy est le pseudonyme de certain Marchand du sel).

Jusqu'à la scansion du verbe en sentences lapidaires explosées en vers libres par la typographie, la matrice fourréenne est formellement présente chez Hillel-Erlanger.

La recherche des sources s'apparente ici à la découverte d'une seule et unique Source de vie, comme celle à laquelle s'abreuve concrètement Joël dans la palmeraie de Grâce.



&&&


En attendant de valider l'hypothèse en termes de critique interne, hasardons-nous donc sur la piste externe d'une relation personnelle entre Philippe Erlanger et Michel Fourré-Cormeray, cousin de Maurice, autre grand commis de l'État, et grand résistant, qui fut, à la Libération, préfet du Maine-et-Loire, avant de fonder ... le Centre national de la cinématographie.

"Malgré ses excellentes études, X… se tourna très tôt vers le cinéma" : en remplaçant "très tôt" par "très tard", cette perle de dictionnaire vaut aussi pour ces deux énarques avant la lettre, à cette différence près qu'Erlanger était, comme on dit, tombé dedans quand il était petit.

Fourré pour sa part, n'a jamais fait, dans ses écrits, volontairementanachroniques, la moindre mention du Septième art1: mais n'aurait-il pas tiré, avant même d'écrire la Nuit du Rose-Hôtel, le plus grand profit d'une lecture des Voyages en kaléidoscope que son cousin Michel, (qui aurait pu lui-même, avant-guerre, tenir de son confrère Philippe Erlanger un de ses rarissimes exemplaires) aurait fort bien pu lui prêter ?

Faute de témoignage direct, tout ça, me dira-t-on, c'est du roman, ou même, tiens, du cinéma.



&&&


S'il n'avait jamais entendu parler du surréalisme, Fourré, qui surnomma "le Dada" un des personnages de la Nuit du Rose-Hôtel(Jean-Pierre, qui réapparaîtra d'ailleurs en personne, dix ans plus tard, dans l'épilogue de Tête-de-Nègre) n'a pu ignorer l'existence de ce mouvement qui défraya la chronique parisienne des années vingt.

Et à la fin du dix-neuvième siècle, à Angers, aurait-il pu ignorer celle de Lacenaire?

D'après J.Simonelli, "la théorie lacenairienne (de l'assassinat considéré comme un geste de révolte sociale) sera une dernière fois mise en œuvre le 17 juin 1881, à Tours, par Lucien Morisset, clerc de notaire qui vient d'être renvoyé de son étude à la suite de vols répétés, dont le soupçonne à juste titre d'être l'auteur. Au soir de cette journée particulièrement chaude, le jeune homme sort de chez lui, se promène au bord de la Loire et, près de la levée de Saint-Pierre-des-Corps, remarque un groupe de gens dont les cris et les chansons l'irritent. Il vide sur eux un chargeur de son revolver [...], et s'éloigne vers le boulevard Heurteloup, laissant derrière lui trois blessés. Tout en marchant, il recharge son arme; parvenu à l'angle du boulevard Béranger et de la rue Chanoineau, il vise un inconnu assis sur un banc public, et l'atteint au ventre (l'homme mourra de sa blessure). Maîtrisé par les passants qui le remettent à la police, il déclare avoir commis ces crimes "pour se venger de la société". C'est de peur de n'être passible que des tribunaux correctionnels pour avoir fait feu sur les jeunes gens de Saint-Pierre-des-Corps qu'il s'est "décidé à tuer un homme inoffensif. (Son) objectif est une condamnation à mort".

Une telle attitude rencontre, dans l'actualité de ce début de XXIème siècle, des échos imprévisibles. Mais c'est pour ceux, à la fois plus anciens et plus précisément datés, qu'elle rencontre dans l'œuvre de Fourré, que nous la retenons ici : en ce 17 juin 1881, le petit Maurice (Mauricet, Morisset ?) avait, à dix jours près, cinq ans. A-t-il entendu parler, autour de lui, du crime, et du procès qui s'ensuivit ? En ces temps sans radio ni télévision, les nouvelles vont vite, et agitent longtemps les conversations à la table familiale.

Soixante-quinze ans plus tard, quand le jeune auteur de quatre-vingts ans concevra le Caméléon mystique, il installera son héros à Tours, et le fera errer, sous les fenêtres de Jocelyne Rafiteau, boulevard Heurteloup, sur les traces mêmes de Morisset. C'est là que le surprendra la veuve Choput, qui viendra rapporter son "inconduite" à ses parents. Édentée, cacochyme, ladite veuve a, comme l'auteur lui-même, l'âge de se souvenir du crime de 1881, dont la localisation même a eu de quoi frapper durablement les imaginations : Heurteloup… le loup heurte...(à la porte du Petit chaperon rouge? ).

Par la suite, Fourré a pu se renseigner sur la personnalité de Morisset, qui, comme Lacenaire, et comme Fourré lui-même dans sa jeunesse, est d'abord un écrivain raté. Paraphrasant Simonelli, on pourrait dire qu'il reste "dans la dépendance des formes révolues" de son maître René Bazin, comme Morisset "dans celles de Lamartine ou de Musset, et Lacenaire (comme le BérANGERdu boulevard du crime) dans celles de la chanson de la fin du XVIIIe siècle". En outre, "par ses théories plus explicites socialement que celles de Lacenaire, comme par la date de ses actes, Morisset fait le lien entre la criminalité romantique et les premiers attentats anarchistes, qui l'intègrent et la dépassent." Dans la foulée, Simonelli ne se fait pas faute de prolonger ce lien jusqu'à "l'acte surréaliste le plus simple [qui] consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu'on peut, dans la foule..."

Dans une première version de la Nuit du Rose-Hôtel, les Ambassadeurs s'appelaient "les Anarchistes", c'est-à-dire, littéralement, ceux qui, n'en détenant eux-mêmes aucun, sont en faveur de l'abolition de toute espèce de pouvoir. Dans sa retraite angevine, le vieux Fourré, mouton noir de sa caste de quincailliers, n'a jamais ouvertement fait profession d'anarchisme, ni d'ailleurs de la moindre aspiration insurrectionnelle, mais, avec plus d'aménité que Breton – la censure posthume ne s'y est pas trompée –, c'était pour mieux en distiller le virus par le filtre de l'écriture.

Soixante-dix-huit ans jour pour jour après l'attentat du 17 juin 1881, Maurice Fourré meurt, à la veille de ses quatre-vingt-trois ans, le 17 juin 1959. Ayant enfin obtenu de Gallimard la publication de Tête-de-Nègre, avait-il expié, en son for intérieur, la condamnation à mort revendiquée par son "double" Morisset ? Comme pour écarter tout soupçon à cet égard, sa famille fit inscrire sur sa tombe une date de décès erronée, celle du 16juin 1959.

Quant à Philippe Muray, je ne sais pas au juste quelle condamnation à mort il a tenu à expier le 2 mars dernier : à noter cependant que soixante-neuf ans (moins dix-sept jours) après Fourré, il était né à Angers, le 10 juin 1945.

Quand il est mort, en cette année du cent trentième anniversaire de la naissance du Caméléon mystique, il ne savait toujours pas que CHEZ FOURRÉ L'ANGE VINT.


Bruno Duval


1 À noter seulement, au cours de sa première conversation (en présence de Fourré-Cormeray) avec Colette Audry, liée par sa sœur Jacqueline et ses propres travaux au milieu du cinéma, une allusion fugitive à sa propre ressemblance avec (Georges) Bancroft, acteur-fétiche de Sternberg.




Précisions bibliographiques


Pour écrire cet article, je me suis appuyé sur trois livres présentés par Jacques Simonelli :


Lacenaire, Mémoires, édition établie et revue par Jacques Simonelli, Paris, José Corti, 1991


Emile Cabanon, Un roman pour les cuisinières, édition préparée par Jacques Simonelli, Paris, José Corti, 1993


Irène Hillel-Erlanger, Voyages en kaléidoscope, suivi de À la lueur de l'ourse, postface de Jacques Simonelli, Paris, Éditions Allia, 1996.



Jacques Simonelli est également le fondateur des Éditions de l'Ormaie, où il publie notamment des monographies et catalogues d'artistes, dont le très beau livre sur Bruno Mendonça, Bibliothèques éphémères, en 2002.