Le Mot du Président

LE CAMÉLÉON MYSTIQUE

OU

LE SUPPLICE DE LA ROUE



Hamm (aveugle, paralytique, en chaise roulante) :

- Ramène-moi à ma place []

Clov : - Oui, ta place est là.

Hamm : - Je suis bien au centre ?[]

Clov : Il me semble.

Hamm : Il te semble ! Mets-moi bien au centre !


Samuel Beckett , Fin de partie, 1957



Si l'année 2005 fêtait les noces d'or éditoriales (manquées, car elles eussent été adultérines) de Clair Harondel avec Florine Allespic, dans La Marraine du Sel paru en 1955, l'année 2006 célèbre les noces d'argent éditoriales (réussies, car légitimes, celles-ci) de Pol Hélie avec Jocelyne Rafiteau dans Le Caméléon mystique, paru dans son intégralité en 1981.

Jouer ainsi du temps symbolique et des métaux précieux alliés aux situations matrimoniales n'est peut-être pas aussi puéril et gratuit que je pensais d'abord, lorsqu'un premier doute auto-censeur m'avait prié d'éradiquer cette idée floue et légère. Ne serions-nous pas là, au contraire, au cœur du sujet, du sujet du Caméléonplus encore que de la Marraine ?

En 1953-1955, l'être flottant de Clair est initié par une vieille envoûteuse qui doit mourir, dont la fille Florine, amoureuse de Clair, est mariée et mère de famille. En 1956-1957 (dates de rédaction du Caméléon), l'itinéraire des personnages de Maurice Fourré s'est décanté, épuré, leur mobilité géographique volant au secours de leurs secrets psychologiques. Pol Hélie va trouver son centre existentiel, son unité, par une initiation méthodique (bien qu'apparemment aventureuse) étayée par ses père et grand-père, tandis que Jocelyne est une sorcière bien vivante qui s'ignore encore (?), "brûlante cavalière" célibataire qui l'emmène au sabbat. Où ? À Bourges : ville constituant le centre géographique et symbolique de la France, et telle que l'estimaient déjà les praticiens alchimistes du lieu, les Jacques Cœur, les Lallemant qui nous ont laissé leurs empreintes de pierre aux XV et XVIème siècles. (On sait que le centre, géométriquecelui-là, de la France, a une position qui varie selon les chercheurs. Les Romains en avaient déjà matérialisé une, de la Gaule, par une borne à Bruères-Allichamps (Cher), à trente-six kilomètres au sud de Bourges).

La fonction spirituelle de cette capitale de l'hermétisme est réactualisée par Maurice Fourré. À son époque, les contours de la Cité étaient encore bien visibles depuis le sommet de la Tour "de Beurre" de la cathédrale Saint-Étienne, d'où l'on pouvait contempler, stupéfait, le rayonnement d'une trentaine de routes qui, sur la totalité de l'horizon circulaire, giclaient vers la Champagne berrichonne ou en convergeaient, clouant là-haut sur son axe l'observateur devenu soudain le centre du monde. Qui s'est trouvé méditer sur une éminence, tour d'observation (la colonne Saint-Cornille ..), crête ou sommet isolés, comprend quel sentiment de liberté vous y saisit, que ce paysage infini et mystérieux vous aimante et vous allège jusqu'à la sensation d'ubiquité, que la clarté de la vision vous rend optimiste. Un faîte est une fête, un apogée, un zénith, un avenir, un espoir.

C'est ce que Fourré ressentit du haut de Saint-Étienne, vous n'en doutez tout de même pas, lui qui fit de cette "étoile de directions" le cœur alchimique des pérégrinations des Hélie père et fils, le lieu de l'épreuve initiatique ultime de Pol, sacralisée par la femme - et le mariage.

La centralité cosmique de cette "rose des vents" berruyère est renforcée par le symbole occultiste de la roue, ici topographique, paysagère et horizontale qui, redressée à la verticale, devient solaire et zodiacale dans la rosace de lumière des gothiques rayonnant puis flamboyant. La roue, fécondatrice des cycles de la création, de la vie, des recommencements et renouvellements, de la contingence et du périssable. La roue des générations Hélie : Oraison-Dominique-Pol, appelé lui-même à devenir père, "PEUT-ÊTRE". La roue de notre "Folie", de notre "Comédie", dit Dominique, et Pol - le plus jeune ! - rectifie : "Notre Tragédie !".

La roue du temps, par conséquent, du feu de la coction alchimique de la matière philosophale, de l'embrasement du processus du Grand Œuvre, "l'Invisible, l'Inatteignable, l'Écarlate" (cf ci-après, l'article de J. Simonelli). C'est déjà de ces trois couleurs mystérieuses que l'adolescent Pol Hélie qualifie les trois fées - Jocelyne, Patricia, et la fille de la bouchère anonyme - , dont il sublime, pour se construire, les apparitions et l'existence terrestre, faisant aussi de la femme idéalisée, la matière organique et virtuellement orgasmique, du Grand Œuvre.

À la même heure océanique universelle que celle de Fourré, un autre auteur qui "avait fui comme un mort" son île occidentale est venu "pour de longues pérégrinations terrestres et […]lunaires […]entrecoupées d'éclairs et d'ombres […], diamants fulgurants toujours retombants ou bondissants" : Samuel. Plus sombre, plus désespéré que Maurice. Cent fois plus. Mais sous d'autres formes, par d'autres procédés, le même voyage, la même préoccupation qui nous retient : rechercher, tenter d'atteindre l'unité de l'homme et sa réalisation personnelle. Quand se refermait chez les éditeurs l'ombre du Caméléon mystiques'éclairait sur la scène la Fin de partie.

Hamm, aveugle, angoissé, paralytique en chaise roulante, demande à Clov, son domestique qu'il harcèle, de lui faire faire le TOUR de la pièce, et de regarder à l'extérieur dans plusieurs directions pour l'informer du monde alentour. Clov constate qu'il n'y a rien, qu'il ne se passe rien. Hamm exige alors de revenir à sa place initiale, exactement au CENTRE de la pièce close. Comme si ce voyage circulaire et le recentrage de son corps physique avaient une puissance guérisseuse et libératoire. Comme si, grâce au cercle et à son centre, les oppositions et contradictions existentielles semblaient s'harmoniser et rétablir l'ordre psychique, mener à la sérénité. C'est aussi la fonction méditative et illuminative du mandala, où le monde et la vie retrouvent ordre et sens.

Quelle étrange coïncidence que la simultanéité des préoccupations ésotériques de Beckett (reconnues seulement par quelques privilégiés) et de Fourré. Ils réactivent tous deux le mouvement perpétuel du triomphe et de la chute, de l'exquis supplice de la roue, de la vie - mais quel bonheur que de pouvoir s'en plaindre. Le parcours expiatoire de Hamm autour de sa cellule est l'image homothétique du rite processionnel des Sinagots du Golfe du Morbihan et du voyage en Bretagne de Pol, suivi de son échouage, ou de sa réussite, à Bourges. Cette confraternité thématique ici désoccultée est scellée cette année par le centenaire de la naissance de Beckett, et le cent trentenaire de celle de Fourré. Lequel des deux résolut le mieux pour lui-même l'équation de cette plongée des profondeurs ontologiques ? Un siècle et demi après Kant, le mysticisme caméléonesque enfin ne jouait-il pas vraiment sa fin de partie, après l'holocauste et la fission thermonucléaire ?

À Bourges, Pol solitaire aura-t-il trouvé son épicentre intime, lieu apparent de tous les séismes et de leur apaisement ? Jocelyne n'est pas femme à s'assouvir de la surface des choses. Elle exigera plus : qu'ils atteignent ensemble - nouveau défi - l'hypocentre, le foyer, le feu du monde.


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Ce numéro anniversaire du Caméléon mystique renouvelle l'approche de ce roman-poème par des contributions variées, et notamment celle de Jacques Simonelli, redécouvreur, préfacier, éditeur d'auteurs ésotériques importants, et parfois oubliés. Sa lecture érudite, alchimique du Caméléon est aussi vivante qu'inédite, et nous l'en remercions. Qu'il ait accepté d'en confier la primeur à Fleur de Lune témoigne de son amour pour Fourré et de son intérêt pour notre bulletin. Il avait déjà fait allusion à notre auteur (cf Fleur de Lune n° 14) dans sa préface à la réédition des Voyages en kaléidoscope (1919) de Irène Hillel-Erlanger, un ouvrage qui, comme le suggère ci-après B. Duval, aurait bien pu induire le fond et la forme de La Nuit du Rose-Hôtel .

Pour le reste du numéro, on y trouvera l'enquête, fort instructive, de J.P. Guillon sur "Fourré avant Fourré", que prolonge l'article de B. Dunner sur les dernières recherches en date menées par l'association à Angers. Tristan Bastit nous a empaqueté ce cadeau n° 15 dans un "bouquet de mousseline" , celui des "trois fleurs" mystiques du lignage Hélie.

Nouveaux chemins, nouvelles fenêtres sur l'œuvre fourréenne.