L'Union d'Hermès et de Thalie


par P. Hâté

Qui était donc Julien Lanoë ? Et avec Maurice Fourré, quels furent leurs goûts et leurs liens communs ?

Deux négociants : un vrai, un faux.

L'un en matériel de quincaillerie, l'autre en farces et attrapes.

Deux poètes, littérateurs et hommes de l'Ouest secret : deux vrais.

Deux rêveurs : un faux, cette fois ; un vrai.

Car à la découverte d'écrits exhumés de la Nouvelle Nouvelle (sic) Revue française de 1955 ou par Philippe Audoin en 1978, et par Jean-Pierre Guillon, notre complice d'aujourd'hui, force est de constater que Julien Lanoë fut d'abord négociant (par nécessité sinon par goût) et conjointement critique littéraire, éditeur de revues, écrivain (par goût sinon par nécessité) malgré une production minime. Profils professionnel, psychologique et culturel très semblables, exempts ici, semble-t-il, de rivalités destructrices. Stimulation créatrice et attachement réciproques les ont, au contraire, associés.

Le 7 juillet 1950, paraît La Nuit du Rose-Hôtel.

En novembre, Colette Audry dépose, sur le marbre de la revue sartrienne Les Temps modernes, sa fine et brillante analyse du roman (cf. Fleur de Lune n°10) qui paraît dans le numéro de décembre, tandis que Julien Lanoë, à Nantes, prononce, en présence de l'auteur, la conférence qu'on va lire. Evénement public unique dans la vie de leur amitié. À cette date, il est sans doute le premier à affirmer publiquement que Maurice Fourré n'est pas un surréaliste et du même assaut d'escrime, à défendre la sincérité de Breton dans sa préface au Rose-Hôtel, face aux critiques littéraires - patentés - qu'il n'apprécie guère. L'humour, "le rêve, le don de soi, la fantaisie, l'esprit d'aventure et l'indicible gentillesse de vivre" sont soulignés autant que les vertus chrétiennes de l'oeuvre et les réminiscences ornementales étourdissantes de l'art Renaissant.

Du lustre qui sépare les parutions du Rose-Hôtel et de La marraine du sel, nous parviennent cinq lettres de Fourré à Julien Lanoë, de 1952 et 1954 et un fragment de 1956. Elles sont riches d'anecdotes, d'opinions, et fructueuses pour l'histoire des textes.

En 1954, comme il l'avait été en 1949, Julien Gracq fut un complice "amical et précieux collègue" avant les retouches "finales", préliminaires, dirions-nous aujourd'hui, de Tête-de-Nègre.

L'auteur se confie sur la genèse de ce roman provisoirement achevé, et souligne la filiation de ce personnage avec ses hallucinations obsessionnelles. Il annonce la mise en train de la Marraine, puis d'un quatrième ouvrage, "celui du dépouillement", qui deviendra Le Caméléon mystique (posthume). On notera l'urgence de la création et ses chevauchements.

Le 27 juin 1954, jour du soixante-dix-huitième anniversaire de Maurice Fourré, Michel Carrouges lui dédicace Les Machines célibataires. Le dernier chapitre consacré au Rose-Hôtel, perspicace et intuitif, éclaire inopinément le vieil homme sur les cendres bretonnantes de Tête-de-Nègre dont Carrouges ignorait encore la teneur précise, et aussi sur lui-même, avant qu'il ne déverse ses "tristes rires" sur Radio-Bretagne, le mardi 6 juillet 1954 à 19h50, dit-il. Qui nous aidera à retrouver ces enregistrements, s'ils existent ? Arpèges des ondes, sortilèges des sons, des rythmes et des timbres. Quels fantasmes introspectifs la voix de Maurice Fourré nous ferait-elle jaillir ? À l'époque, il n'était pas si banal de "parler dans le poste", même régional. Cela vous conférait une notoriété incontestable.

En avril 1956, cette fois, dans la NNRF, après la parution, l'année précédente, de la Marraine, Julien Lanoë réaffirme son enthousiasme indéfectible pour la prose et l'inspiration de son ami. Il y rappelle les éblouissements du Rose-Hôtel, et révèle au public être dans la confidence d'un nouveau roman en préparation, Tête-de-Nègre, dont il a lu des ébauches. Il tente d'équilibrer les composantes aériennes, géographiques, lyriques, et mortifères du roman, centré, en effet, sur l'agonie de Mariette Allespic. Il explicite magistralement, en peu de mots, avant tout le monde, les raisons prévisibles, devenues certaines, de la désaffection du grand public pour cette oeuvre déroutante. Sûr que la mévente du Rose-Hôtel aida à cette prise de conscience. "Nos amis n'aiment pas Fourré", écrivait Jean Paulhan, désolé, à Julien Lanoë, à propos des pincés des comités de lecture (cf. Philippe Audoin). Les raisons historiques et littéraires nous en sont ici dévoilées.

Ce sont d'utiles et beaux témoignages qui nous arrivent ainsi sauvés des malles dispersées du fonds fourréen méconnu. Outre les douceurs de l'amitié, omniprésentes, on y débusque aussi les dispositions psychologiques d'élaboration de l'oeuvre. L'auteur s'appesantit un peu sur son âge et son état mais jamais ne parle de destin. Il garde donc toute sa liberté. Et c'est bien le moindre idéal chez cet homme tant refoulé. Parti du réel de sa vie intégrée dans un monde, ou ce qu'il croit être sa réalité selon sa construction psychophysique hallucinatoire (n'épiloguons pas ici sur la matière objet ou non de connaissance), par une ascèse, il transforme ce monde et se transforme lui-même. Totalement conscient de ces métabolismes créateurs, il se laisse porter par les contingences de l'histoire et de la géographie et s'en fait des alliées : "et c'est l'estuaire salé de la Loire qui a imbibé du mirage de ses voiles abolies le courage qu'il m'a fallu pour arracher mon reflet chenu aux léthargies sablonneuses du Rose-Hôtel". Cette flexibilité, cette fluidité de la démarche surprennent chez un homme de cet âge qui aurait pu renoncer. Il parvient à couler son volontarisme créateur dans l'acceptation de sa contingence. Maîtrise de soi et sagesse. Cette jeunesse d'esprit permet une pensée de la continuité éloignée de tout radicalisme tranchant. L'amabilité, le beau langage et la "belle conversation" (à la Marivaux) sont les fleurs qu'il offre à ses interlocuteurs et interlocutrices, ses oeuvres en composant les fruits. Contemplant, surpris, la belle ouvrage achevée, il savoure la résolution concrète de ses anciens fantasmes : "cette tâche qui m'a été d'une grande consolation et diversion ".