Carnaval en Chambre


par Jean-Pierre Guillon

Dans les années 1980, j'ai été amené à rencontrer Yvon Le Baut qui préparait, à la Faculté des Lettres de Brest, un mémoire universitaire sur l'oeuvre de Maurice Fourré. Très vite, tandis que les enfants de l'un et de l'autre jouaient près de nous, l'idée nous est venue de réunir nos documents respectifs sur cet auteur et d'en faire un album. J'en avais rédigé la présentation, lui avait établi le plan de l'ensemble, où se trouvaient regroupés des inédits, des correspondances, des photographies, des illustrations inconnues et des participations proches ou lointaines, mais du meilleur aloi (Rolland de Rénéville, Raymond Queneau, Colette Audry, etc). Pour des raisons pratiques, ce projet ne vit jamais le jour, puisque l'éditeur pressenti se désista finalement. C'est ainsi que les diverses communications que je donne dans Fleur de Lune, depuis le numéro 1, viennent de ce projet avorté, quand il m'arrive de remettre la main dessus, vingt ans après. C'est le cas aujourd'hui pour ce dossier, concernant les rapports de Julien Lanoë avec Maurice Fourré, que j'espère exhaustif, sans être toutefois en mesure de l'assurer avec certitude (à suivre, donc ...)

Nantais d'origine, "d'esprit et de coeur", Julien Lanoë fut aussi un des animateurs de la NRF entre les deux guerres. Familier de Pierre Reverdy, de Max Jacob et de Jean Paulhan, il fonda, et dirigea de sa ville natale, une revue poétique, La Ligne de coeur qui eut douze numéros (le dernier est daté de mars 1928). Un cahier spécial fut consacré à Jacques Vaché, et dans le numéro 4, l'énigmatique Claude Cahun (1894-1954) nièce de Marcel Schwob, y donna une suite de proses ayant trait à son enfance nantaise : Carnaval en chambre .

Comme il l'a relaté par la suite, Julien Lanoë rencontra pour la première fois Maurice Fourré aux alentours des années 1925-1930, lorsqu'il fut reçu en qualité de fournisseur par les associés de la grande quincaillerie familiale Fourré, établie à Angers. La seconde rencontre, qui fut suivie de beaucoup d'autres, eut lieu une vingtaine d'années plus tard, au Café du Commerce à Nantes, mais sous des auspices qui n'avaient plus rien à voir avec le négoce, puisque c'était à l'occasion de la sortie de La Nuit du Rose-Hôtel.

La belle et tardive évocation de Maurice Fourrré par son ami Lanoë, sollicitée par Philippe Audoin, est reproduite dans son étude au Soleil Noir. Tous nos amis possèdent ce livre et peuvent s'y reporter. Il est donc inutile de le reprendre in extenso. À ce rappel, j'ajouterai seulement, pour compléter l'histoire de ces relations, trois documents, totalement inédits, sauf le second, déjà donné en revue.

Le premier des documents que l'on va lire m'a été communiqué par Jean Petiteau, qui venait de le retrouver dans les papiers de son oncle, restés chez lui après sa mort. C'est une copie dactylographiée de quatre pages, signée par l'auteur, d'une causerie-conférence donnée à Nantes par Julien Lanoë, fin 1950, pour attirer l'attention sur le premier roman de Fourré, juste après sa parution. La page d'introduction évoque de manière sensible, poétique et personnelle, ce que la ville de Nantes pouvait éveiller en ces années dans l'esprit d'un habitué des lieux (comme Julien Gracq s'y essaya plus en détail avec La Forme d'une ville). La seconde partie s'emploie à cerner les caractéristiques les plus originales et le style décalé d'un poète voisin, plus que septuagénaire. Entre les deux parties, une note manuscrite signale qu'il y eut un arrêt dans la causerie, et que lecture fut faite alors "d'un ample passage de l'article de Colette Audry, paru quelques jours auparavant dans la revue de Sartre, Les Temps modernes . Tout cela fut donc fait "à chaud", et j'en profite pour faire remarquer que Julien Lanoë est le premier à souligner les motivations véritables et profondes qui ont poussé André Breton, en même temps qu'il se préoccupait des oeuvres d'"art brut", à s'intéresser au sort de Maurice Fourré, et à faire tout ce qu'il pouvait pour que son message, au moins, sorte des lazarets de la poésie : "ouverture d'esprit et générosité", tient à préciser le conférencier, toutes qualités peu fréquentes chez les critiques littéraires patentés du moment (on pourrait en dire autant du nôtre).