Une conférence de Julien Lanoë

La Nuit du Rose-Hôtel


Une conférence de Julien Lanoë Le 11 décembre 1950, Nantes


Il y a une vingtaine d'années, Nantes, Venise de l'Ouest, était encore une ville pittoresque. Ce pittoresque trompeur lui a été heureusement retiré par le comblement de l'Erdre et des bras de la Loire : le visage ingrat de cette ville, dépouillé des médiocres agréments qui plaisent aux touristes de passage, est alors apparu dans sa nudité, mais aussi avec son secret, qui a toujours intrigué les poètes.

Les bombardiers américains ayant achevé le travail des ingénieurs et des urbanistes, Nantes est devenu un mystère en pleine lumière : ni l'histoire, ni la géographie, ni l'ethnologie, ne permettent de classer, ni de définir, l'originalité de l'atmosphère nantaise, de l'esprit de Nantes.

Alors qu'il est si facile d'analyser les principaux caractères de villes comme Bordeaux, Lyon, Rouen, Toulouse, etc... fortement enracinées au centre de leur province, Nantes se dérobe en profondeur, sous des dehors où se combinent la sécheresse et le laisser-aller, la froideur et le manque de tenue, la méfiance et l'abandon. Dehors peu sympathiques, mais qu'il faut considérer avec attention, si l'on veut voir au travers.

Le nom même de "Nantes",tellement sourd et mat, est le vocable le plus atone, le plus fermé qui soit. Il ne peut éveiller aucun écho. Il décourage toute évocation. Il rime seulement avec de lourdes épithètes, telles que "étonnante", "surprenante", etc... de même que l'Erdre ne peut rimer qu'avec le sinistre mot "perdre".

L'âge d'or du commerce nantais, qui avait fondé une si grande partie de sa prospérité sur l'inavouable traite des Noirs, n'a été qu'un bref moment, à la fin du XVIIIème siècle. Les opulentes ornementations des demeures de cette époque sont moins expressives de l'architecture nantaise que les pâles façades des places Royale ou Graslin, que l'austère nudité de la cathédrale, que la raideur du pont transbordeur, ou que les escaliers de l'abreuvoir et de Sainte-Anne, ou que les tunnels piranésiens où Nantes voudrait escamoter ses canaux et ses chemins de fer.

Voici le contraste du tuffeau spongieux et blafard avec le granit sombre et luisant. Le même coup d'oeil embrasse les toits de tuiles coralines où s'éparpille l'agglomération nantaise au Sud de la Loire, et les ardoises qui lui font face, de l'autre côté du fleuve.

Nous n 'en finirions pas de souligner tout ce que Nantes a de composite : ville de petites rues et de grands murs, ville de couvents et d'usines, ville de la boue, de la poussière et de la fumée, mais où le vent d'Ouest secoue les arbres dans les vestiges des grands bois mutilés, où les quartiers résidentiels se sont installés - ce vent puissant qui exaltait Michelet pendant son exil nantais à la colline Saint-Félix.

Ville où la marée remonte deux fois par jour.

Ville des grands drames collectifs : des noyades révolutionnaires, du Saint-Philibert, du 16 septembre 1943.

Ville des grands ciels changeants où la lumière a d'incomparables sourires.

Ville du Carnaval, du Muscadet, des passions sordides : le jeu, la boisson, l'argent, la paresse.

Ville très complexe et très secrète, ni bretonne ni vendéenne, ni ligérienne ni océanique; mais sans doute, une vraie capitale du rêve : car tout cela tisse une atmosphère d'un nihilisme assez dangereux, sans direction précise, sans cadre fixé, où les jouissances temporelles, les appétits, l'ambition, sont dénués de grandeurs, contrariés par d'autres désirs, où le goût du risque lui-même est toujours menacé par une inclination très puissante pour l'obscurité.

Le songe seul se trouve au large dans cette ville étroite ; il s'enrichit de tous côtés : il écoute les murmures de Brocéliande, les cloches d'Ys, les trompettes du Graal, les chants gaéliques, les refrains des marins, la rumeur de la barre sur la côte de Guinée, la grande soufflerie du Cap Horn, les rythmes nonchalants des Antilles.

Le prestige des ailleurs a toujours régné sur Nantes, même pour ceux, surtout pour ceux qui n'ont jamais entrepris le moindre périple. Il n'est pas jusqu'au dernier voyage qui n'y exerce quelque attrait : un Jacques Vaché y succombe - Jacques Vaché, dont Breton a dit qu'il était passé maître dans l'art d'attacher très peu d'importance à toute chose.

La maladresse de ces quelques réflexions montre qu'un Nantais est particulièrement inexpert en cette sorte d'essai. Il lui faut un peu de recul, et surtout beaucoup d'affinités, et encore plus d'intuition. Il était donné à un de nos voisins, que notre ville avait toujours attiré, d'en exprimer le suc en de brèves pages qui occupent une place capitale dans son oeuvre.

M. Maurice Fourré appartient à une famille mi-poitevine, mi-saumuroise, mais est né à Angers, y a fait ses études, y est entré dans les affaires, qui l'ont conduit à des séjours prolongés à Paris et dans l'Est, puis il s'est de nouveau fixé à Angers, où, à la faveur des loisirs forcés de la guerre, il met au point l'étonnant ouvrage dont Julien Gracq et Michel Carrouges portèrent le manuscrit à André Breton. Celui-ci, aussitôt subjugué, non seulement le fit publier chez Gallimard, mais inaugura avec lui, et pour lui, une nouvelle collection intitulée Révélations.

Cette entrée tardive, mais triomphale, de Maurice Fourré dans les lettres contemporaines, ne pouvait manquer de créer un malentendu, dans l'esprit toujours superficiel et papillonnant des critiques littéraires patentés : malentendu selon lequel Maurice Fourré serait un disciple attardé du surréalisme. Il ne vint même pas à l'esprit de cette triste catégorie de feuilletonnistes qu'André Breton pouvait apprécier, dans la Nuit du Rose-Hôtel, des vertus très différentes de celles qu'il avait l'habitude de mettre en valeur dans ses anthologies poétiques.

Une pareille ouverture d'esprit leur parut incroyable. Incapable de prêter quelque générosité à Breton, ils ne pouvaient imaginer que sa préface fût sincère, et que l'auteur de Nadja fût purement et simplement conquis par celui du Rose-Hôtel, par la magie de son style, par l'émotion du récit.

(Ici, lecture d'un ample passage de l'article de Colette Audry, in Les Temps modernes, déc. 1950, sur la Nuit du Rose-Hôtel).

L'un des caractères les plus originaux de ce livre, c'est d'être la peinture d'une communauté, celle des "Ambassadeurs". Nous avons vu que c'était le surnom donné avec une affectueuse ironie aux pensionnaires les moins argentés d'un petit hôtel où leur est consacré l'étage des mansardes. Ces retraités, modestes mais cérémonieux, sont condamnés à vivre dans l'impécuniosité et dans le confinement, mais grâce à la complicité de la gérante, Madame Rose, dont ils ont fini par épouser étroitement et collectivement la vie intime, ils ont réussi à surmonter leur sort par une débauche de songes. La promiscuité des étages réservés au plaisir contribue à griser le vieux cénacle,
tout frémissant dans son inquiète immobilité.

Si l'on reproche à l'auteur d'avoir évoqué avec complaisance l'activité qui règne dans les principales chambres du Rose-Hôtel, nous répondrons qu'un peu de chaleur animale est douce aux pauvres Ambassadeurs, voués à une fin prochaine et à un progrès constant dans le dépouillement.

Rien de plus rare et de plus émouvant que de voir un livre de poésie être en même temps un livre de pitié. Quand Maurice Fourré nous parle de cette assemblée de vieillards aux amusements enfantins, qui, en dépit, de leurs ridicules, finit par nous en imposer, grâce à leur capacité d'aimer et de souffrir, Maurice Fourré atteint justement à une musique d'une plénitude et d'une vibration exceptionnelles : on pense à Edgar Poe quand il parle de "la cendre des rêves", qui recouvre peu à peu cette "chancellerie du silence", on s'émeut de "leurs élans maladroits de sauterelles infortunées", et des "timidités d'un immense amour". Ailleurs, "les sueurs sont lourdes sur les faces trop friables des penseurs âgés". Et, dans les dernières pages, cette sorte d'oraison : "Pauvres Ambassadeurs, mitrés de tant de misères, perclus d'âge, affolés de songes à la fin du voyage,accompagnés
d'inquiétudes, béquillés de craintes, avec la canne blanche de la peur, manquant de tous les soins, attentions et révérences que désire, dans son raidissement aigu, le vieux sénat descendant l'escalier d'ombre".

La sordide auberge, cette sorte de phalanstère que l'intensité du rêve transfigure en une maison de mirages, en un palais enchanté, groupe ainsi en une société communautaire des personnages falots, mais fardés par la dignité, experts en discrétion, épuisés de douceur et de patience, grandis par ces vertus si éminentes, si essentiellement chrétiennes, si peu spectaculaires, et si impropres à la littérature que sont la bénignité, la condescendance mutuelle, l'humilité.

Ce qui donne un caractère mystique au lien qui unit ces hommes et ces femmes, c'est l'attente d'un même événement, la fidélité à une même pensée, le culte d'un même absent, la ferveur devant "le vide étonnant d'une présence toute pure".

Ainsi, la Nuit du Rose-Hôtel a réussi à ennoblir les pauvres, les malchanceux et les timides. C'est une litanie compatissante en faveur des faiblesses, des erreurs et des misères humaines. C'est un puissant antidote contre la lourdeur, la contrainte sociale, et toute oppression temporelle. C'est un ouvrage qui exalte le rêve, le don de soi, la fantaisie, l'esprit d'aventure, et l'indicible .gentillesse de vivre.

L'humour de Maurice Fourré est si totalement dépouvu de noirceur qu'André Breton n'a pu trouver dans toute son oeuvre ne fût-ce que les quelques lignes qu'il aurait souhaité insérer dans son Anthologie de l'humour noir. L'humour de Maurice Fourré est fait d'un subtil mélange de malice et de tendresse qui serre le coeur : M. Gouverneur, grimacier virtuose, est de la famille des clowns de Georges Rouault.

Ce qui choque le plus les esprits rationalistes, ce n'est pas tant la singularité de l'oeuvre de Fourré que son côté brillant et orné, ce rose insistant, et ces recherches qui paraissent conduire à la facilité et à la mièvrerie, tant nous sommes accoutumés aux éclaboussements et aux stridences des romanciers et des poètes modernes. Maurice Fourré écrit comme personne n'écrit plus aujourd'hui.

Ce n'est ni aux existentialistes, ni même aux surréalistes qu'il nous fait songer, mais aux oeuvres des ateliers de la Loire au XVème siècle : la précision savoureuse du détail, le maniérisme ravissant du style, le soin et la minutie apportés aux arrière-plans soulignent une parenté criante avec les enluminures des Livres d'Heures, ou du Coeur d'amour épris (qui se trouve aujourd'hui à l'Albertina de Vienne, mais qui fut exécuté sur les bords de la Loire pour la Cour d'Anjou).

On pense aussi aux Vénitiens et aux Allemands, qui encadrèrent ou entremêlèrent leurs compositions les plus graves, les sujets les plus religieux, d'anges, de fleurs, de fruits et d'oiseaux, mignardises inquiétantes et arabesques aiguës qui restent dans un rapport très subtil avec l'oeuvre elle-même, dont l'ornementalisme étoudissant n'amoindrit pas la grandeur monumentale. Il en était de même dans les tapisseries de la pré-Renaissance, dont le luxe, la volonté de charmer, la science de la composition, le goûtde l'allégorie rappellent tant l'ouvrage de Maurice Fourré.

Reste tout le travail du critique littéraire, pour quoi je n'ai nulle compétence. C'est aussi la tâche la plus difficile. Car la Nuit du Rose-Hôtel est-elle classique ? Oui, par la richesse de ses sous-entendus. Romantique ? Non, si ce n'est par le prestige qu'elle accorde au verbe et aux images. Très peu moderne, en tout cas par son absence d'aigreur dans le ton, de raideur dans le style, de violence externe.


Julien Lanoë