Grâce à Gracq


par B. Duval


Il a eu toutes les chances, d'ailleurs.

Il est mort pendant son sommeil…


Julien Gracq, à propos de Maurice Fourré




À la faveur de la réalisation d'un documentaire sur Maurice Fourré1réalisé avec l'aimable concours de la DRAC des Pays de la Loire, Julien Gracq a eu, sans recommandation d'aucune sorte, la bienveillance de nous recevoir chez lui, à St-Florent-le-Vieil, à la fin du siècle dernier. C'était, bien entendu, pour parler "à la radio" : soucieux de garder son quant à soi, le grand homme ne s’est jamais laissé filmer. Indisposé par les contraintes de l'enregistrement (pas question de micro-cravate, comme chez Butor), il s'était pourtant plu, comme dans la revue Givre, à se remémorer son enthousiasme à la première lecture de La Nuit du Rose-Hôtel2. En témoigne, s’il était besoin, la lettre inédite que l’on trouvera ci-après, cette lettre qui, en un clin d’œil, changea le destin de Fourré : le manuscrit de son premier roman avait été, on s’en souvient, transmis à Gracq par Stanislas Mitard, magistrat à la Cour d'Angers, vieux complice de Fourré et par ailleurs ancien condisciple du brillant Louis Poirier au lycée Clemenceau de Nantes, resté son partenaire favori aux échecs.

À propos du Rose-Hôtel, Gracq nous évoqua avec brio, en contrepoint de la vocation proprement « hospitalière » de l'établissement, le caractère liturgiquedes incantations ambassadrices. Mais c’est surtout après l’extinction du magnétophone, machine pour lui infernale (il s’était assis aussi loin que possible du micro), qu'il s'était, pour notre gouverne, laissé aller à émettre quelques confidences sur ce qu’il écrivait encore – mais ne voulait plus publier – et quelques vues personnelles sur … Baudelaire et son éditeur, Poulet-Malassis. Arc-bouté dans son vieux fauteuil-club, il se prenait manifestement lui-même pour un poulet mal assis se demandant à quelle sauce il allait être mangé.

Quoi qu'il en eût, Gracq, surréaliste réfractaire au freudisme, avait donc un inconscient : en témoigne aussi sa dénégation obstinée concernant la lecture du premier manuscrit de Tête-de-Nègre. Et pourtant, les faits sont là.


— Au début d'Un balcon en forêt, vous comparez un paysage à une tête de nègre. Faut-il voir là, de votre part, une allusion au roman de Maurice Fourré ?

— Certainement pas. Quand j'ai écrit Un balcon en forêt, je n'avais pas lu Tête-de-Nègre (C’est nous qui soulignons). Seul le paysage a suscité en moi cette association. (Extrait de l’interview de Julien Gracq, cité dans Fleur de Lune n° 12-13).


J'ai grand peur que pour leur écrivain, les arabesques de La Nuit du Rose-Hôtel n'aient été que les jeux d'un enfant de chœur, en comparaison des promenades qui auront été le lot du commettant de Tête-de-Nègre … Je ne voudrais pas dramatiser, ni perdre l'arme apaisante du sourire. Mais cet ouvrage, écrit dans ses carrefours les plus essentiels en des moments que vous supposez, m'a administré, une fois fini, des chocs en retour qui prenaient bien la figure d'un reflet d'envoûtement (…) Avant les retouches finales, il a été lu par Julien Gracq, qui m'est venu voir, très amical et précieux collègue (c’est nous qui soulignons), par mon neveu, Michel Fourré-Cormeray et sa mère, et par Colette Audry, qui avait fait un si bel article sur le Rose, mais ne connaît pas encore la 3ème partie (110 pages), et par deux ou trois amis, universitaires spécialisés ou autres, qui sont passés par Angers. (Lettre de Maurice Fourré à Julien Lanoë, 4 mai 1954, citée dans Fleur de Lune n° 12-13).


Dans l'accolade régionale qu'il donne à Fourré, au début de La Forme d'une ville, Gracq mentionne pourtant, au pluriel, "lesromans de Maurice Fourré". Et ce sont bien les romans de Fourré, et non le seul Rose-Hôtel, qu'il avait recommandé au jeune Florentais Bruno Chéné d'étudier, en plus des siens, dans son mémoire de maîtrise sur la Loire et ses écrivains. Et n'en a-t-il pas été de même pour la thèse de Jacqueline Chénieux-Gendron sur Le surréalisme et le roman (L'Âge d'Homme, 1983),où Fourré fait également suite à Gracq ?

Ce soutien si discret mais si continu au fil des ans, n’a pu réussir à faire sortir de l’ombre l’œuvre fourréenne. Cependant, l’importance qu’eut Fourré pour Gracq est indéniable, autant que celle que lui a reconnue Butor, auprès de qui Fourré semble avoir rempli la même fonction d'éclaireur de l'imaginaireque Roussel auprès de Robbe-Grillet.

Du point de vue de Sirius - que Gracq, par le "long chemin" des crêtes, tendait géographiquement à atteindre - révolution et réaction ne sont-elles pas les deux faces, à la gravure toujours inachevée, d'une seule et même médaille ? C'est ainsi que, jusque dans des publications parfois aussi discrètes que la nôtre, le "grand Gracq" n'a ménagé ses faveurs les plus rares ni à l'une, ni à l'autre, avec une prédilection marquée pour la réparation des torts, qu'il s'agisse, du point de vue strictement littéraire, de ceux causés à Brasillach écrivain, ou de ceux de la censure post-gaulliste envers le "pornographe" Hardellet.

Mais revenons à notre Gracq à nous.

Sur notre demande, ce dernier consentit quelques mois après notre visite, à ce que notre entretien soit retranscrit dans Fleur de Lune, non sans l'avoir au préalable dûment "échenillé", selon son propre (et savoureux) terme. Malencontreusement, notre regretté

trésorier, Claude Grimbert, qui s’était proposé pour réaliser cette transcription à partir de la bande enregistrée (de piètre qualité) a laissé une coquille (auditive) se glisser dans la version publiée par Fleur de Lune dans son numéro 2. Nous rétablissons donc ici la phrase authentique : une quarantaine d’années auparavant, Fourré, allant sur ses quatre-vingt-trois ans, avait eu, selon Gracq, « toutes les chances d’ailleurs, il est mort pendant son sommeil". Dix ans après notre entretien, Julien Gracq n'aurait pas lui-même cette “chance”, puisqu'à quatre-vingt-dix-sept ans il est mort, juste avant la Noël 2007, à l'hôpital d’Angers, assujetti à toutes ces “machines” qu'il détestait. En cette dernière année de sa vie, il n’a donc pu assister à cette Messe de minuit aux Falizesqui devait clore Un balcon en forêt, l'ouvrant sur une dimension mystique qui, aux dires de l’auteur lui-même, lui faisait défaut.


Rendre grâce à Dieu, c’était pour ce grand païen d’une inaltérable probité, rendre compte de sa propre et romaine vertu.


Bruno Duval




Paris, le 8 janvier3


Cher Monsieur,


Je vous dois d’avoir fait une bien curieuse lecture. Elle ne me laisse certes pas sans interrogations et sans critiques – que d’ailleurs je m’en voudrais tout à fait de formuler n’ayant pas qualité pour cela. J’ai été souvent désorienté – mais je ne pense pas que vous deviez le prendre pour un reproche.

Breton doit prendre en effet chez Gallimard la direction d’une collection intitulée « Révélation », et m’avait demandé avant Noël si j’avais quelque chose à lui proposer. Comme je le disais à Monsieur Mitard, je lui soumettrai volontiers votre texte. Naturellement, il en sera juge.

Mais j’espère avoir auparavant votre visite ! Voulez-vous, puisque j’habite près de la gare Montparnasse qui est la vôtre, passer chez moi vendredi à la fin de l’après-midi – vers 5h ½ ? Sauf indication contraire, je vous attendrai à cette heure là. Je serai heureux de vous rencontrer, et je vous prie de croire, cher Monsieur, à mes sentiments de vive sympathie.


Julien Gracq






1Chez Fourré l'Ange vint, Tonton Coucou production, 2000.

2 On trouvera le texte retranscrit de cette interview dans Fleur de Lune n° 2

3 1949 (NdR)