Naissance d’une Marraine


par B. Dunner


Les circonstances qui ont environné la genèse de La Marraine du Sel sont bien connues, et d’ailleurs, dans ce même numéro, J.P. Guillon nous les rappelle très précisément : l’échec (public, sinon critique) du Rose-Hôtel, le refus répété de Gallimard opposé au manuscrit de Tête-de-Nègre, le besoin lancinant qu’avait Fourré – maintenant qu’il y avait pris goût – d’un projet d’écriture : nulla dies sine linea. Besoin qui ne se démentira pas jusqu’à sa mort, nous le savons, puisque, son Caméléonà peine achevé, il se mettait déjà à l’ébauche d’un Fleur de Lune laissé en l’état.

Cependant, les lettres qui suivent nous donnent sur cette genèse quelques détails précieux, et des confirmations qui ne le sont pas moins. Le lecteur appréciera.

Un mot sur la provenance des deux lettres transcrites et reproduites en fac-simileci-après. Celle qui s’adresse à Théophile Briant nous vient de J.P. Guillon, qui possède une photocopie complète de la correspondance Fourré-Briant, et en a remis un exemplaire à l’AAMF. La deuxième a pris des voies plus curieuses et détournées pour nous parvenir : un membre de l’AAMF nous a signalé qu’un exemplaire de la Marraine(exemplaire de tête, numéroté, non coupé), contenant entre ses pages une lettre autographe de Fourré était présenté sur Internet, dans le catalogue de la librairie Fourcade, à Paris. Comment résister au besoin de découvrir le contenu de cette lettre ? Nous nous sommes précipités chez Fourcade, rue Beautreillis, où la libraire a eu l’amabilité de nous laisser consulter la lettre ; mais, pour la transcrire puis la publier dans Fleur de Lune, il a fallu, hélas, débourser une somme très coquette, malgré la remise généreusement consentie par la libraire. Lisez donc, et vous saurez si nous avons bien fait de casser notre tirelire.

Ce qui pose une fois de plus, et avec insistance, la question des archives Fourré : comment, en effet, ce livre rare, et la lettre qu’il contenait, adressée par Fourré à un proche, en l’occurrence son neveu Jean Petiteau, ont-ils pu se trouver dans le commerce ? Nous sommes les premiers, à l’AAMF, à le déplorer.

Mais que cela ne vous empêche pas d’en apprécier le passionnant contenu.


***


Angers, 8 juillet 1954


Mon cher Théo,


Enfoncé jusqu’au cœur en ce Dimanche*pluvieux, dans ma bibliographie relative aux saisissantes sœurs Brontë, ma pensée retourne, accompagnée, dans ce périple poétique que tu fis, voici peu, en Grande Bretagne. Et je te fais, de la main, un long signe.

J’aurais voulu transcrire pour toi, dans ce petit mot, une phrase que je pense admirable, et que m’écrivit, en juin dernier, de Carnac, un écrivain ami ; mais le papier en ce moment me fuit, qui contenait, à peu près, cette évocation métaphorique du « long serpent annelé de granit – cheminant en direction éternelle de la lumière fantômale de l’Occident … » Mais ce n’est que l’approximation de la mémoire frappée mais indécise, et non sublime, de mon esprit ! – Je te signale quand même le sens et l’âme de la chose (René Alleau, éditions de Minuit) que tu verras mentionné dans la conférence de presse, que je t’envoie pour que tu mêles ton sourire ami à mon sourire, mal éclairé de tant de cierges annuels.


Michel Carrouges, dans son livre paru tout dernièrement « La machine célibataire » (sic) m’étouffe amicalement de l’honneur d’un beau chapitre consacré au Rose-Hôtel, à la suite des, trop immenses pour moi, Kafka, Jarry, Apollinaire, Villiers de l’Isle-Adam, Edgar Poe … Et voilà, mon cher Théo, que dans un référendum ouvert par un quotidien parisien, Jean Paulhan signale « La machine célibataire » (re-sic) comme le meilleur livre critique de l’année – pensant laisser pantois la presque octogénaire Tête-de-Nègre, qui blanchira du coup comme du chocolat !


Mais que peut-on devenir à mon âge, quand on n’est pas encouragé par les assistances, lointaines ou proches, de l’amitié – et qu’on entreprend dans un sombre dimanche, son troisième ouvrage – La Marraine du sel ?

Avec mes vœux d’heureux et poétique été, reçois mon bien cher ami, ma fraternelle affection.



Maurice Fourré


PS - J’ai lu dans le Goëlandque tu avais été nommé Président « provisoire » des Écrivains de l’Ouest. C’est ta place éternelle, mon cher Théo !...


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Dimanche 20. Nov.**



Mon cher Jean,



Ta mère semble aller mieux et ne souffre plus. Je vais souvent la voir pour lui tenir compagnie. Son moral est bon.

Merci pour les renseignements que tu lui communiques, relativement à M. Blanchot, Jean Paulhan. Je n’ai jamais rencontré de Jean P. que gentillesse, encouragements et puissant appui.

Je corrige en ce moment les épreuves de la Marraine du Sel. Très bons caractères d’imprimerie (Floch à Mayenne), simples, gras et clairs – comblant mon désir. Très peu de coquilles. Mais depuis que tu as feuilleté ce texte, j’y ai interfolié des touches d’une valeur de 3 ou 4 pages, qui dessinent le trait et font promotion, je crois.

Oui, ce récit semble assez « public ». Mais je crois que Tête-de-Nègre, apprécié par Paulhan, moins bon récit peut-être, le passe en profondeur et en richesse. Il est plus long et plus sombre.

Quand j’aurai un peu de paix, je me donnerai complètement au démarrage de mon quatrième, déjà amorcé.

Inclus la variante du « Courrier », d’une information parue dans tte la presse de l’Ouest et dans [sic] la radio.

Mes articles du Courrier de l’O. ont plus fait pour moi, en réputation locale, à tous égards, que ce que j’ai jamais pu écrire à Paris. Le Dr n’est pas sans envisager pour moi une forme de collaboration plus régulière et plus souple. Je ne dis pas non, du moins pour le moment. Ces articles sont une voie de communication avec l’Ouest, tout au moins, sinon ailleurs quelquefois utilement.

La « Marraine » sera habillée de blanc.

80 ans : publicité mélancolique ??! – Mais qu’est-ce que cela me fait ?! –

La « Marraine » est sortie de trois déjeuners à Richelieu : 15 Août 54, Noël 54, Pâques 55 : écrite en 4 mois ½. Belle documentation ! – Mais je trouvais les renseignements à Château-Gontier (sic).


Rien de nouveau à te dire. La santé, ça peut aller à peu près. Je te souhaite une bonne santé, mon cher Jean ; et je t’embrasse affectueusement.

Maurice


PS Les annonces répétées de la publication de la Dame du Sel dans la N.R.F. semblent indiquer sa publication fragmentaire dans la revue. Mais je n’ai pas le loisir d’aller à Paris m’en informer.

« F » passe juste avant la lettre de Gallilée [sic], pour la joie de Tonton Coucou tournant autour de l’Equateur avant le Toumelin. Quelque crétin snob du crû – a affecté de m’appeler Tonton-Coucou – pour me signifier fou probablement. Comme je suis chrétien, je lui souhaite la même folie – ou pire.

En tout cas l’information de la revue me vaut déjà une reprise des courriers de Paris, parmi lesquels un magnifique gilet de tricot de laine, et, d’une autre dame, une somptueuse pipe à tête de nègre, et cœtera ! …

Littérature.

M.



* Fourré fait erreur sur la date : le 9 juillet 1954 tombait un vendredi. Peut-être a-t-il écrit sa lettre le 11 juillet ?

** 1955 (NdR)