Les sources de La Marraine du Sel


par A. Machard


Avec M. Maurice Fourré, romancier angevin, nous avons, dans la géométrique cité du Cardinal-Duc, relevé les sources de « La Marraine du Sel ».



Une circonstance fortuite a récemment permis qu’à Richelieu, notre route croisât celle de M. Maurice Fourré, écrivain angevin, auteur entre autres ouvrages de « La Marraine du Sel ».

Rencontre opportune !

C’est en effet dans la cité du Cardinal-Duc que notre concitoyen conçut son roman, et ce sont ses murs qu’il a élus comme cadre.

Il est loisible de considérer avec détachement l’aventure sentimentale de la mercière Mariette Allespic et du représentant Clair Harondel. L’histoire serait d’ailleurs banale, si elle n’était pénétrée d’un souffle étrange, parcourue des mortelles émanations arsenicales qui, par la grâce de son épouse, tranchèrent les jours du sieur Allespic, avant de menacer la vie du sire Harondel.

Par bonheur, le chat, paradoxalement nommé Tabou, intervient à temps, qui, endossant le maléfice, évite au représentant de suivre de trop près son amie dans la nécropole richelaise.

Mais chacun connaît ce fait-divers*et nous n’insistons pas. En revanche, il était piquant de considérer avec l’auteur les éléments corporels ou incorporels qu’il a glissés dans son livre, de voir rejaillir une à une les étincelles qui embrasèrent son imagination.


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D’abord, une chose surprend. Comment l’esprit volontiers vagabond d’un poète tel que M. Fourré a-t-il pu se laisser séduire par une cité aussi strictement géométrique, aussi « régulièrement  découpée en tranches anatomiques » ?

Tant de rigidité architecturale, imposée par un grand seigneur à ses domestiques de tous étages, semble mal s’accorder aux flâneries de la pensée, au cours rêveur d’une existence qui relève beaucoup moins du couvent que du Quartier latin …

Pourtant, qui voit le cas de près constate que l’ordonnance rigoureuse de la cité richelaise devait étonner un homme tel que M. Fourré, et lui faire goûter l’aigrelette application de la loi des contrastes.

Si cette ville avait été bâtie de guingois, elle ne l’eût pas captivé. C’est parce qu’elle fut tirée au cordeau qu’elle l’envoûta.

Certes, comme tous les romanciers, notre concitoyen a vu dans Richelieu un thème à variations. Des détails sont plus ou moins revus ; d’aucuns sont pure fiction ; d’autres sont réalité habilement transposée.

Un exemple ! L’hôtel de la Rose Blanche existe bel et bien, mais sous un autre nom, celui du Puits-Doré. C’est là, derrière les rideaux empesés d’une fenêtre ouvrant sur la place Notre Dame, que naquit l’idée initiale, cependant que de plaisants hors-d’œuvre étaient portés par la barmaid Mirabelle, pour laquelle « le beau sourire de la Touraine n’est d’aucun secret ».

Dans cet hôtel, nous avons aperçu Blanchette, la chatte empaillée en rond qui semble dormir … « Entre ses paupières mi-closes dans un visage de neige, on découvre, en se penchant, le fil sautillant d’une prunelle de verre où se mire le dernier sourire de la nuit … »

Sans Blanchette, Tabou n’eût pas existé ! Quel destin, pour un félin naturalisé, d’engendrer une posthume descendance vouée aux définitives brûlures du poison ! Malgré soi, l’on répugne à caresser cet animal, dont le pelage recèle peut-être quelque venin secret.

À deux pas, s’ouvre le grand café local, placé bien entendu sous le vocable de l’homme rouge dont le « marbre soyeux », veillant au seuil de son palais défunt, « engoncé de draperies, marche sans avancer au sommet du socle architectural …»

Certes, le ministre de Louis XIII n’est en rien mêlé au drame femme Allespic/sieur Harondel. Cependant, c’est lui qui jadis en planta les orgueilleux montants. S’il n’avait lui-même dessiné les places, les rues, les hôtels, les chaumières, les remparts, leurs portes et l’église avec ses flèches aiguës comme des poignards, en un mot, s’il n’avait à l’avance fait œuvre déterminante, nous n’aurions pas peut-être à cette heure le dernier roman de M. Fourré.


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Près des « remparts mouillés », plus humides que jamais, car il avait plu abondamment, nous rencontrâmes Fol Hyver [sic], domaine de Mariette, sorcière et magicienne. Les ardoises luisantes étaient serties de verdure protectrice, comme d’un halo mystérieux. Toutefois, il est certain que cet enclos abrite bourgeoisement une honnête famille qui n’a pas soupçonné le rapt moral de son bien par le romancier angevin. Ce n’est pas nous qui trahirons le secret.

Le magasin Allespic est invention. Vous le chercheriez vainement place du Marché ; de même vous quêteriez sans succès la trace des mariés-fétiches, qui, vaincus par le soleil, fondirent au vu et au su des Richelais bouclant leur promenade dominicale. Comme il est aisé, pourtant, de les imaginer !

M. Fourré a traité discrètement les habitants de la cité ducale. Mariette, Clair, Florine, Abraham Allespic s’agitent entre leurs seuls murs, dans le seul cercle de leurs sentiments, sans trop se heurter aux autres vivants … Ces derniers sont dans la coulisse du magnifique portique Louis XIII. Tout au plus, devine-t-on leurs ombres, à la lumière tremblante des funèbres flambeaux entourant le catafalque de la magicienne. Ombres venues à pas de loup, à la fumée des cierges.

Cependant, M. Fourré ne les a pas ignorés, les gens de Richelieu ! Et peut-être les eût-il mobilisés davantage s’il n’avait craint de distiller une encre caustique ?

Cette réserve est si vraie qu’il s’est préoccupé de connaître leur présente réaction. Entre nous, il redoutait un peu que les Richelais ne lui fassent grief d’avoir introduit dans leur société paisible une nouvelle Locuste. Ce sont là des voisinages qu’on n’aime guère, et M . Fourré eut été le premier à le déplorer.

Mais les citoyens de la ville du Cardinal-Duc sont hommes et femmes d’esprit . Loin d’être fâchés, ils sont charmés. Puisqu’on parle d’eux, aujourd’hui plus qu’hier, n’est-ce pas pour le mieux ?

Jusqu’à ces derniers temps ils avaient, pour asseoir leur célébrité, le souvenir de Son Éminence.

Ils ont désormais celui de Mariette Allespic et de son malheureus Abraham, ainsi que les sourires de toutes leurs Mirabelle.

Bien des villes n’en possèdent pas tant !

Autrefois, les Richelais affirmaient : « Nous sommes du bon Dieu de Poitiers, et du diable d’Angers ! »

Certes, loin de nous l’idée de prétendre que l’œuvre de M. Fourré a renforcé la valeur du dernier volet de de ce diptyque.

En revanche, nous pouvons avancer que, grâce à « La Marraine du Sel », Richelieu la tourangelle a favorisé, à son insu, l’élaboration d’un philtre angevin.

Philtre de littérateur qui, le Ciel soit loué, est moins dangereux que celui de son héroïne.

De bons esprits l’ont même trouvé savoureux !



Albert Machard

Le Courrier de l’Ouest

Date à vérifier (vraisemblablement, été 1956 (NdR)



* L’auteur de l’article fait évidemment allusion à l’affaire Marie Besnard, qui fut accusée au début des années cinquante d’avoir empoisonné à l’arsenic une bonne dizaine de personnes ; cela se passait dans la ville voisine de Richelieu, Loudun. L’affaire, aujourd’hui encore, n’est pas totalement éclaircie. Marie Besnard, après plusieurs années de prison, bénéficia finalement d’un non- lieu.