À la recherche de Fol-Yver


Jacques Simonelli


Dès les premières pages de La Marraine du Sel, il semble que la description de la ville de Richelieu soit une métaphore du roman lui-même ; « les grands hôtels uniformes, étrangement alanguis dans la pierre dure, dissimulant derrière leurs porches solennels l’embuscade borgne de courettes secrètes, géométriquement cloisonnées, que réunissent pour des cheminements occultes d’étroits pertuis » semblent susciter les personnages du livre, soucieux de préserver une décence toute bourgeoise devant le public richelais, enclin aux propos malveillants, mais « écartelés entre tous les contraires du cœur », et « épouvantés (..) de l’univers d’horreur qui foisonne en (eux) ».

De même, dans La Nuit du Rose-Hôtel, la maison d’enfance de Monsieur Gouverneur, avec « ses couloirs compliqués, un immense escalier où se ramifiaient des escaliers plus petits, ses logis, ses chicanes, ses réduits où clignaient des lanternes » et « d’étroites courettes sombres où des gens se tenaient en conciliabule ou passaient, se taisant », représentait-elle les méandres psychiques et les menées ambiguës des Ambassadeurs.

Maurice Fourré, dans son troisième roman, qui est aussi le plus linéaire, se borne à dérouler le fil d’une intrigue minimale, en fonction des points forts qui structurent déjà la ville. La fiction fourréenne est pour ainsi dire inscrite à l’avance dans le dispositif, scénique et prémonitoire, de la « cité idéale » voulue par le Cardinal, scène d’un théâtre qui, fut-ce à la manière feutrée de notre auteur, est un théâtre de la cruauté.

Ainsi Richelieu apparaît-elle entièrement ceinturée de « boulevards silencieux qui étranglent la cité », « découpée en tranches anatomiques » par les rues qui s’y coupent à angle droit, et hantée par le souvenir des violences de son fondateur, comme le Saint-Pétersbourg de Pouchkine est hanté par les Démons(1832), dont Fourré place la dernière strophe en épigraphe de son troisième chapitre, et par le spectre de Pierre le Grand, le Cavalier de bronze(1833). Les deux urbanistes tyranniques hantent donc leurs cités respectives, et président à deux catastrophes (le mot est de Fourré) de proportions inégales : les brutales inondations provoquées par la crue de la Neva en 1824, et la chute de la maison Allespic.

Maurice Fourré, pour accentuer la sensation de claustration résultant du décor géométrique, ne décrit jamais le parc du Château, ni la promenade ombragée de magnifiques platanes, nommée aujourd’hui avenue du Québec, qui longe la muraille ouest de la ville. Il insiste au contraire sur l’aspect « uniforme », « casernier », bref militaire, comme le remarquait déjà Desmarets au XVIIème siècle (1), des perspectives rigoureuses voulues par le Cardinal et ses architectes, Jacques, Pierre puis Nicolas Lemercier. La grille urbaine par eux tracée se superpose parfaitement à sa propre vision de l’espace, fermement orientée, d’un livre à l’autre, selon les quatre points cardinaux, l’axe horizontal Est-Ouest déterminant les principaux déplacements de ses personnages, et l’axe vertical Nord-Sud leurs dédoublements.

Le plan dessiné par lui pour La Nuit du Rose-Hôtelmet ainsi en évidence deux « centres », Nantes (Ouest, centre « positif ») et Angers (Est, centre « négatif »), pôles magnétiques qui vont régir toute la fiction, tandis que les voyages incessants de Léopold se font suivant « la route équatoriale ». Dans Tête-de-Nègre, la relation est la même entre Gouarec (Ouest, centre « positif ») et Château-Gontier (Est, centre « négatif »). Les errances de Dominique Hélie, dans « Le Caméléon mystique », sont déterminées par une tension analogue entre la Bretagne (centre « positif ») et Bourges (centre « négatif »), avec la gare de Tours pour pivot. D’après le projet de Fleur-de-Lune, il semble que Nantes aurait été à nouveau le pôle positif du récit, et Angers/Saumur son pôle négatif, le « centre du drame » se plaçant à Doué/Le Puy-Notre-Dame.

L’axe vertical Nord-Sud est celui des jumelages et des dédoublements. Dans Tête-de-Nègre, Dada et Basilic, aux destins opposés, et qui sont le double l’un de l’autre, sont nés respectivement à Mayenne et à Château-Gontier, villes symétriques par rapport à Laval, dont le nom-palindrome suggérait en toute logique cet effet de miroir.

Dans La Marraine du Sel, Fourré renforce encore la symétrie dessinée par l’axe Nord-Sud (matérialisé par la Grande Rue) qui divise Richelieu, en réduisant à deux le nombre des portes de la cité : au nord, la Porte de Chinon, au sud, la Porte de Loudun : « la route quittant Chinon, tout illuminée du souvenir de Sainte Jeanne d’Arc brûlée à Rouen, tranche du nord au sud le fief du Cardinal, se dirigeant vers la ville où fut passé par le feu Urbain Grandier, accusé d’avoir envoûté du diable les Ursulines de Loudun. » Au saint bûcher de l’héroïne répond ainsi, côté Sud, le bûcher du maudit.




  • Place du Marché, porte de Châtellerault
    et hôtel du Puits-Doré

  • Le « manoir des Allespic à Richelieu


  • Le manoir des Allespic, entrée
Mais il s’agit là d’un véritable coup de force! La porte sud de Richelieu n’est pas la Porte de Loudun, qui se trouve à l’ouest de la ville, au bout de la rue de Loudun qui part de la place du Marché et longe l’église Notre-Dame, mais bien la Porte de Châtellerault, qui ouvre, face à l’entrée du parc du Château, sur une place où se dresse la statue de Richelieu, « marbre soyeux du grand cardinal engoncé de draperies au sommet du socle architectural ». Le romancier, qui ne peut ignorer la disposition véritable des lieux, accentue donc la polarité Nord-Sud qui déjà commande toute la structure de la ville, ce qui entraîne une sorte de jumelage entre ses quartiers nord et sud.

C’est ainsi que, côté nord, le domaine de Fol-Yver, demeure d’Abraham Allespic, figure du père débonnaire, emprunte ses « ifs taillés en forme de pyramides triangulaires » au parc du cardinal, et le « dôme bulbeux de la grande époque» de son pigeonnier au seul bâtiment du Château qui ait échappé à l’avidité imbécile des démolisseurs. Côté sud se dresse, image du père castrateur (comme celle du cardinal Ximénès, surnommé le Richelieu espagnol, du Caméléon mystique)la statue du cardinal, l’index droit levé, un livre à la main gauche ; ce livre, que Fourré identifie au Traité de la perfection du chrétien de l’impitoyable prélat, se retrouve, côté Quinconces, sous le bras du fantôme d’Abraham Allespic.

C’est pourquoi Clair Harondel, fuyant Richelieu pour se rendre chez Philibert Orgilex, évitera de passer devant la statue menaçante du cardinal, préférant encore quitter la ville par la porte nord, à la droite de laquelle se trouve Fol-Yver où se meurt sa dangereuse et vieille maîtresse (le clin d’œil à Barbey est sûr, que renforce l’allusion au rideau cramoisi de la chambre de Mariette). Il pourra par contre plus tard, grâce à la présence protectrice de Mirabelle, passer sans encombre la porte sud pour conduire son amie à Loudun.

Une visite à Richelieu permet de repérer, « proche des remparts », le modèle du « manoir » des Allespic et de son jardin « clos de murs ». Il s’agit d’une maison développée aux dépens, et en dehors, du mur nord de la cité (3). À droite, en sortant de la Porte de Chinon, le pavillon saillant du mur et couvert d’ardoises a été rehaussé et muni d’une fenêtre (celle dont la « petite lumière » cesse d’être visible, dès que l’on passe « sous l’arche ombreuse de la porte chinonnaise ») ; deux corps de bâtiments mitoyens, un peu moins élevés, complètent l’habitation, qui, seule de tout Richelieu, bénéficie, par une passerelle franchissant les eaux du Mable et un portail de bois, d’un accès direct à l’extérieur de la ville. Aucune autre maison du quartier des Quinconces ne peut correspondre à la description de Fourré. Comme toujours, celui-ci a donc construit le cadre de sa fiction à partir d’un élément emprunté à la réalité référentielle.

Si Albert Machard*, dans une chronique estivale publiée par Ouest-Franceen 1956, admet avoir « rencontré Fol-Yver », où vit « bourgeoisement une honnête famille, qui n’a pas soupçonné le rapt moral de son bien, par le romancier angevin », il affirme par contre que « le magasin Allespic est invention que l’on chercherait vainement place du Marché », ce qui est totalement faux. Supposons, à sa décharge, que cette précaution oratoire lui fut suggérée par le romancier lui-même.

Le « beau magasin, qui ouvrait sa large vitrine place du Marché, devant les antiques Halles en bois », donc à l’angle nord-est de la place, paraît au contraire avoir toujours existé. Bien visibles vers 1900 sur les cartes postales du photographe Ch. Arambourou, les « Grands Magasins » font ensuite place à une « Maison de confiance, confections, nouveautés, mercerie, bonneterie », puis,après avoir absorbé la boutique voisine, à un magasin de « laine, mercerie, confection, tissus et rideaux, bonneterie, articles de travail » qui donne aujourd’hui sur une place du Marché transformée par les travaux de 2006-2007 : les tilleuls qui partageaient l’espace en quatre carrés ont été abattus, un pavage à l’ancienne a été réalisé, la fontaine devant laquelle se fit photographier Maurice Fourré (dont la sculpture, un enfant renversant un vase, venait du Château du cardinal) a été remplacée par un jet d’eau central. D’après des photographies des années 1970, un autre magasin de modes, « Aux Variétés », se trouvait, toujours côté nord, à l’angle de la Grande Rue et de la place du Marché, mais il ne peut s’agir de celui dont s’est inspiré Fourré, puisqu’il donne devant l’église et non devant les halles. La carte des années 1950 que nous reproduisons illustre bien le mécanisme du « baiser solaire » fatal aux mariés de cire : on y voit, à l’ouest, la façade de l’église, et à l’est la vitrine du magasin de confection, d’autant plus exposée aux rayons du soleil que celui-ci s’apprête à passer « derrière les flèches de Notre-Dame ».


  • Vue aérienne de Richelieu. On distingue à
    gauche la façade de l’église,
    et tout à droite, à l’angle de la place,
    le magasin qui servit de
    modèle à celui des Allespic
Toujours place du Marché, mais côté sud, l’Hôtel du Puits Doré occupe l’angle de la place et de la Grande Rue, tout près de la Porte de Châtellerault (dite de Loudun dans le livre). Il est devenu, sous la plume du romancier, l’Hôtel de la Rose Blanche où loge Clair Harondel. Le changement de nom s’explique, comme dans Le Caméléon mystique où l’Hôtel de la Boule d’Or devient celui de la Boule d’Argent, par les allusions alchimiques si fréquentes chez Maurice Fourré, qui privilégie l’orientation de la Pierre vers l’argent, symbolisée par la rose blanche.Dans sa chronique déjà citée, Albert Machard confirme que Blanchette, la chatte empaillée, ornait à l’époque les couloirs de l’Hôtel du Puits Doré.

Si les étapes du voyage de Clair – Amboise, Saumur, Bressuire – sont faciles à situer, il n’en va pas de même de Sainte-Christine-la-Forêt : il n’y a aucun lieu-dit de ce nom dans les environs de Neuvy-Bouin, commune où se trouve le Bois de l’Ermite (à entendre comme Bois d’Hermès, au vu de l’orthographe Hermiteemployée sur place, et des noms des curieux rochers du site, qui ont tous une connotation alchimique). Ici encore, la polarisation Nord-Sud aboutit à un double effet de miroir : l’ensemble La Chapelle-Saint-Laurent / Notre-Dame de Pitié / Neuvy-Bouin est symétrique, par rapport à Argenton-Château, d’un second ensemble, Saint-Laurent de la Plaine / Notre-Dame de Charité / Sainte-Christine. Les légendes et l’histoire des chapelles Notre-Dame de Pitié et Notre-Dame de Charité sont à peu près semblables ; il s’agit, dans les deux cas, de sanctuaires mariaux liés à la découverte, dans un arbre ou dans un champ, d’une statue miraculeuse, et de lieux de rencontre et de prière des chefs vendéens (4).

Comme Neuvy-Bouin est lui-même symétrique d’Argenton-Château par rapport à Bressuire, une double projection a lieu, qui enrichit le Bois de l’Ermite d’une Sainte-Christine empruntée à l’ensemble de Saint-Laurent de la Plaine, et du personnage de Philibert Orgilex, inspiré par Georges Jouffrault, ami de Fourré qui habitait Argenton-Château. Cet Orgilex, que je propose de lire or gît lès(l’or gît près), reprend à son compte les aventures des premiers héros imaginés par Fourré (Une Ombre, Une Conquête), et lui donne l’occasion d’un discret salut à Gaston Leroux, qu’il avait publié jadis dans le journal niortais L’Avenir Républicain : le récit du naufrage de l’épouse d’Orgilex fait songer au Dîner de Bustesde l’auteur des Rouletabille. Dans d’autres passages de La Marraine du Sel, le romancier réutilise aussi des textes parus dans des périodiques. Il s’agit de l’article Gourmandise et littérature, reproduit pages 55 et 56, suivi de la recette de la Bavaroise Nénette, décalée de quelques pages pour devenir à elle seule le Chant huitième du livre, et du passage sur Jules Verne (5).

L’importance accordée au nom de Sainte-Christine, « dernière amante » d’Orgilex, et objet de l’ultime message de Mariette, pourrait se comprendre en référence à la vie de Sainte-Christine de Tyr (Tyro, près de Bolsena, en Italie) telle que la conte Jacques de Voragine, et dont les péripéties évidemment légendaires correspondent aux étapes du Grand Œuvre. Elle subit, parmi d’autres sévices, « le supplice du sang sur la roue tournoyante de roses » évoqué dans Le Caméléon mystique et qui voile le feu de roue des alchimistes.

Si les quatre points cardinaux gouvernent le développement spatial des fictions fourréennes, la ronde des équinoxes et des solstices, qui leur sont traditionnellement superposables, préside à leur déroulement temporel. Le solstice d’été 1921 est ainsi consacré à laNuit du Rose-Hôtel ; l’action de Tête-de-Nègre, englobant le solstice d’hiver, se déroule entre le premier novembre 1953 et le 6 janvier 1954 (6); dans Le Caméléon mystique, les voyages de Dominique Hélie ont lieu à la même période, mais cinquante ans avant, en 1903-1904, et ceux de son fils Pol s’achèvent à l’équinoxe d’automne de 1956, jour de la fête de Saint Maurice. Et, fait remarquable, Fleur-de-Lune, d’après les notes de Fourré, aurait dû transposer « les problèmes amoureux de février à novembre 1958 », occupant donc toute la partie de l’année laissée libre par les autres romans, et s’inscrire entre les deux grandes fêtes celtiques d’Imbolc (1erfévrier) et de Samain (1ernovembre).

Par contre, dans La Marraine du Sel, seules des indications comme « soir hivernal », « belle journée d’hiver », « arbres sans feuilles » - et, par métonymie, le nom du domaine de Fol-Yver – précisent la saison où se passe l’action. L’absence de la moindre allusion aux fêtes de fin d’année, à leurs préparatifs ni à leurs décorations permet de comprendre qu’elles sont déjà passées. Quant à l’année, il faut la déduire de l’âge des personnages. Clair a 37 ans quand débute le récit, et les confidences de l’amie ferroviaire d’Abraham montrent qu’il était déjà un jeune homme avant août 1914 ; il faut donc qu’il soit né entre 1890 et 1900. Il est tentant de proposer 1896, année de naissance d’André Breton, qui est en somme le père littéraire de Maurice Fourré (né en 1876 comme Abraham Allespic), au prix d’une entorse à l’ordre des générations. L’action aurait alors lieu en 1933, et Abraham serait mort «12 années » avant, en 1921, année capitale pour Fourré, qui y place la Nuit du Rose-Hôtel et la naissance de Basilic.




  • « Dôme bulbeux de la grande époque », modèle
    du pigeonnier d’Abraham Allespic
Le début souvent cité du chapitre Mousselinepermet d’aller plus loin. En un « insolent carnaval imaginaire », au son d’un « burlesque orchestre », Clair Harondel, confondu pour le moment avec le Petit-Gris Abraham Allespic, « paie à boire » avant de « foutre le camp dans les cendres ». Malgré les échos indéniablement hermétiques de ce passage, il ne s’agit pas ici des cendres, salines et sulfureuses, issues du caput mortuumdes alchimistes, mais des cendres de Grandgousier/Gargantua/Abraham Allespic (l’assimilation est faite par Fourré, aux chapitres La nuit géométriqueet La flèche de jais), géant carnavalesque brûlé au soir du Mardi Gras, veille du Mercredi des Cendres, dont la première date possible est le 4 février. À Rome, c’est le jour de l’extinction des cierges, cette extinction que réclame chez Fourré le spectre de Richelieu : « Par charité, renversez nos cierges ! ». Ce jour où l’on bénit les cierges est aussi une sorte de fête du feu nouveau.

Le prêtre y bénit également les cendres des rameaux consacrés l’année précédente, avant d’en marquer le front des fidèles. Ces cendres ne sont pas sans analogie avec celles du laboratoire, qui, selon les meilleurs auteurs, donneront le terreau, vivant et fécond ; mais Fourré ne semble pas exploiter ici cette correspondance. C’est dans le chapitre Parfums, à propos de Fol-Yver et de ses « vertes pyramides dressées comme des guérites agricoles », qu’il évoque « la morne prison du Roy », en une phrase symbolique où se retrouvent l’agriculture(métaphore de l’alchimie), le feu, le vert, et ce que Fulcanelli nomme « notre fumier, que les philosophes désignèrent sous le nom de soufre noir, soufre de nature, prison de l’or,tombeau du Roi » (7).

Et, puisque les cendres sont à même de livrer à l’opérateur un sel indispensable, il est temps de se demander quel est le rôle exact de la Marraine du Sel, sur lequel Maurice Fourré se montre finalement discret, en affirmant que « dans certaines régions de l’Ouest, on appelle Marraine du Sel la dame assistante, qui présente le mignon catéchumène, au moment où le Célébrant du Baptême lui impose le symbole du sel amer ». Cette dénomination, dont je n’ai trouvé mention dans aucun des traités de folklore que j’ai consultés, reste pourtant vraisemblable : si le « sel amer » ne peut, une fois bénit, être remis aux mains des laïcs, il est admis que l’un des assistants au baptême puisse l’apporter en vue de la bénédiction, qui en fait, des points de vue exotérique comme ésotérique, le véhicule de l’Esprit.

Le sel dispensé par Mariette Allespic est au contraire un « sel arsenical », dont l’influence, ni spirituelle, ni salutaire, mais


  • Place du marché, début XX°.
    à gauche, les « Grands Magasins »
    modèle du magasin Allespic



  • vers 1920. Une « Maison de Confiance »
    succède aux « Grands Magasins ».




  • Les lieux, aujourd’hui
matérielle et délétère, sera fatale à Abraham Allespic et au chat Tabou. La Marraine du Sel a « envoûté d’un sort magique la fleur prismatique de la mer, agonisante ou pâmée sous le baiser solaire ». Son sel est donc porteur du même maléfice que la poignée d’épingles et l’ aiguille dorée, fatales aux mariés de cire de sa vitrine. Ajoutons que le sel de Richelieu est, historiquement, le sel de Loudun, ville célèbre par « les horreurs de sa poudre blanche », dont parle Mirabelle (au chapitre qui porte son aimable prénom), et dépossédée de son grenier à sel au bénéfice de la cité du Cardinal. Mariette, animée d’une aspiration faustienne et du « monstrueux espoir d’une puissance incommensurable », est une magicienne noire, et la Marraine d’un baptême à rebours.

Bien que la trame alchimique soit beaucoup moins nette dans La Marraine du Selque dans Tête-de-Nègre ouLe Caméléon mystique, il reste possible de repérer quelques affinités entre les héros du récit et les acteurs du Grand Œuvre.

Abraham Allespic porte jusque dans son nom l’aspicdont, métaphoriquement, le venin arsenicalle fera périr. Maurice Fourré lui fait don de sa date de naissance (28 juin 1876), et peut-être du souvenir d’une brève rencontre galante, survenue lorsqu’il fut mobilisé, en août 1914. C’est d’ailleurs pendant la guerre que Fourré, caserné à Amiens, aperçut sans doute pour la première fois, au porche central de l’hermétique cathédrale, le couple des deux fabuleux reptiles, l’aspic et le basilic, appelés à figurer dans ses livres futurs. Abraham, dans La Marraine du Sel, se rattache au groupe de la matière première ; « Grandgousier entonnant l’arsenic dans une chope de Rabelais », il est semblable au vieux « dragon arsenical » qui ne peut, sans l’intervention de l’alchimiste, se délivrer du « soufre infect » qui retient en lui le « pur mercure ». Clair, dont le nom d’Harondel désigne un oiseau blanc et noir, et dont « l’âme (est) limpide ou ténébreuse », est lui aussi un Petit-Gris, qu’investit à plusieurs reprises la personnalité d’Abraham. Proches des couples de pères-fils rivaux des autres romans de Fourré (Dada et Monsieur Gouverneur à propos de Rosine, Basilic et Achille Affre par rapport à la défunte Apolline, Dominique et Pol Hélie à l’égard de Jocelyne), Clair et lui sont donc au fond (comme Oraison, Dominique et Pol) deux aspects du même être, qu’il convient de purger de sa part venimeuse. 

Clair Harondel, par sa profession de voyageur de commerce, son inconstance, sa volatilité, est évidemment placé sous le signe du mercure. Ses valises de représentant, « Une rouge. Une blanche. Une noire », portent, énumérées en sens inverse (ce qui laisse prévoir l’échec des travaux), les couleurs des trois phases de l’ Œuvre. Une quatrième valise, de couleur fauve, qui « contient ses effets multicolores », fait songer aux couleurs successives de la coction, et au caméléonqui sera l’objet du prochain livre de Fourré. Dans la scène des trois verres alignés sur le comptoir de l’Hôtel de la Rose Blanche, c’est le verre « empli d’or royal » que Clair, « a envie de boire, mû par la poussée d’il ne sait quelle magie », ou de la puissante attraction qui rend le mercure avide d’or astral. À défaut du sel nécessaire à rendre leur union canonique, sa relation avec Florine tournera court, et la jeune femme elle-même le renverra à leur « solitude qui commence ». Plus fortunés que les autres séducteurs fourréens, Basilic et Pol Hélie seront les seuls à réussir la conjonction.

Florine, comme la Soline de Tête-de-Nègreet la Jocelyne du Caméléon mystique, est une héroïne solaire, porteuse des valeurs du soufre des alchimistes. À ce titre, il lui est dévolu de « conduire notre Magie bicolore », et donc les deux courants de la force cosmique, symbolisés dans La Nuit du Rose-Hôtel par les stries, rouge (soufre) et bleue (mercure), de la canne de Rose. Libérant, grâce à sa chaleur sulfureuse, Clair « du froid dont un poison minéral insensibilisait le cœur immobilisé tout à coup », elle est « le fascinant reflet de ce qui avait été bon dans (Mariette) mourante ».

C’est grâce à son intercession que Clair recevra le message qui le ramènera, l’ âme renouvelée, auprès d’Orgilex, pour entreprendre à nouveau la Quête alchimique, qui, plus évoquée certes qu’elle n’est décrite dans La Marraine du Sel, n’en reste pas moins chez Fourré le symbole de toute voie spirituelle.



Jacques Simonelli


Notes :

  1. J. Desmarets, Les Promenades de Richelieu ou les Vertus Chrétiennes, Paris,1653.

  2. Le projet de Fleur de Lune a été présenté par Jean-Pierre Guillon dans le n° 14 de notre publication.

  3. Je remercie Monsieur Alain Touillet, Richelais passionné par l’histoire de sa ville, d’avoir repéré pour moi l’emplacement de Fol-Yver, et des cartes postales anciennes qu’il m’a aimablement communiquées.

  4. Maurice Fourré a publié, dans le Courrier de l’Ouest du 28 juin 1955, un article sur les fresques et les vitraux que son ami, le peintre Abel Pineau, avait réalisés pour Notre-Dame de Charité.

  5. Gourmandise et Littérature est paru dans le Courrier de l’Ouest du 2 février 1955, et A propos de Cinq semaines en ballon dans le n° 15, consacré à Jules Verne, d’Arts et Lettres de 1949.

  6. L’action de Tête-de-Nègre a lieu après la mort de Lucie Delarue-Mardrus (1945) et débute un dimanche de Toussaint, ce qui impose l’année 1953.

  7. Fulcanelli, Les Demeures Philosophales.