Correspondance de Maurice Fourré avec Julien Lanoë

Voici à présent la correspondance : à ce que j'ai pu voir chez M. Petiteau, les lettres de Julien Lanoë à Maurice Fourré se sont envolées je ne sais où, en tout cas n'ont pas été retrouvées. Dans son étude du Soleil Noir, par contre, Philippe Audoin en reproduit trois, de l'Angevin Fourré au Nantais Lanoë, centrées principalement sur la composition du Rose-Hôtel, "ce récit, confie-t-il joliment le 11 juin 1950, fait des décombres de ma vie, de mes affections, de mes souvenirs, de mes sourires, et d'indestructibles rêves". Mais l'auteur de Maurice Fourré, rêveur définitif n'avait pas eu le temps d'examiner le reste de la correspondance. Alertée par mes soins en 1988, Mme Lanoë eut la gentillesse de me donner copie des lettres que son mari avait conservées de Maurice Fourré, m'en promettant d'autres (car elle était sûre qu'il y en avait d'autres), qui ne me sont jamais parvenues. Au nombre de cinq, celles-ci, que voici, couvrent les années 1952 à 1954 et intéressent plus directement La Marraine du Sel et Tête-de-Nègre, sans que leur auteur se départisse jamais de son beau langage, dans une pensée de plus en plus tournée vers l'Ouest, la mort, et les "chocs en retour" , prévus autant que redoutés, que lui assènent l'écriture et la composition harassante de ses ouvrages, comme il l'avoue ici à plusieurs reprises à son ami, mais aussi à lui-même.
Pour ne pas en subir les effets, pense Fourré, il aurait fallu n'avoir jamais commencer à écrire et à se livrer, à un âge où ce n'est plus permis, aux sortilèges du langage. Une fois pris dans ses filets, même à soixante-dix-huit ans, impossible de s'en abstraire où de s'en détacher : Baron Zéro avait trouvé son maître.

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Première lettre
Angers, le 31 janvier 1952

Bien cher ami,

Je suis bien en retard, à mon regret, mais à un jour près, je ne suis pas forclos pour vous exprimer leoe voeux que je forme, pour Madame Julien Lanoë, vous-même et vos enfants, d'heureuse année et de bonne santé. J'ai été un peu souffrant, ce qui m'a mis quelque peu, en cette saison vilaine, hors des mouvements de la vie. Je tenais pourtant à vous dire que les chocs en retour du départ de la Nuit du Rose-Hôtel s'étant assoupis progressivement, je me suis mis dans l'axe pivotant d'un nouvel ouvrage ; et je fais maintenant patiente retraite en poésie, parmi le chapelet mouvant des mots. Ce récit entrepris, Tête-de-Nègre, semble vouloir se resserrer plus et se traverser et s'affermir de clairières qui manquèrent sans doute à la féerie foraine du Rose-Hôtel. Et voilà où j'en suis, si Dieu me prête vie, la santé et la force d'aller jusqu'au bout, parmi les aléas de la chance ou de l'insuccès.
J'escompte le vif plaisir de vous lire dans le numéro spécial du Signe du Temps, pour y trouver et conserver l'émouvant mémorial consacré à l'inoubliable R.G. Cadou, que je regretterai de n'avoir pas en personne rencontré, et dont me restent les lettres, si simples et lumineuses, jaillies d'uoe coeur douloureux.
Ma pensée est tournée vers l'Ouest, mon ami, où ma pensée et mooe coeur n'ont pu faire autrement que de situer mon ouvrage nouveau. (Dans la région du Blavet/Brocéliande).
En fidèle cordialité,

Maurice Fourré


Deuxième lettre
Angers, le 4 mai 1954

Bien cher ami,

J'ai été ému profondément devant la surprenante divination qui, de la seule connaissance de dix pages hésitantes et tournoyantes au début de T. de N, vous a fait mieux qu'entrevoir ce qu'était cet ouvrage où le vieil auteur a glissé, d'un pas infiniment plus lourd que dans le Rose-Hôtel - "résonances tumultueuses et contradictoires" .... "nostalgies de certaines profondeurs, évoquées avec un faste triste et dérisoire qui émeut de compassion" ...
J'ai grand peur que pour leur écrivain, les arabesques de La Nuit du Rose-Hôtel n'aient été que les jeux d'un enfant deoechoeur, en comparaison des promenades qui auront été le lot du commettant de Tête-de-Nègre ... Je ne voudrais pas dramatiser, ni perdre l'arme apaisante du sourire. Mais cet ouvrage, écrit dans ses carrefours les plus essentiels en des moments que vous supposez, m'a administré, une fois fini, des chocs en retour qui prenaient bien la figure d'un reflet d'envoûtement, dans ma parallèle compassion pour l'auteur qui se tirait de là comme il pouvait. Mon ami, qui donc pourra dire le saisissement des étranges campagnes abruptes qui composent la figure d'une âme restée trop jeune dans un corps se sachant vieilli, et qui regarde de tout près, cependant que les mots coulent, l'étonnant butoir final ! Alors "résonances tumultueuses ! Compassion !" Courage aussi, pensera-t-on peut-être. Il n'en reste pas moins que j'aurai, par grâce, conduit bien vertical, je crois, jusqu'au bout mon histoire sans vacances...
La dactylo me remettra demain seulement la copie finale - car j'ai ajouté, suffisamment de sang-froid, quelques touches. Maintenant c'est fini. Je pense envoyer le texte à Jean Paulhan cette semaine.
Je ne pense guère me contenter avec vous naturellement, mon cher ami, de quelques lectures orales que je pourrais vous faire - mais vous confier le texte entier, que je pourrais vous envoyer ou vous remettre. Nous parlerions après ; et je pense qu'à ce moment, je ne serai plus obsédé de cet ouvrage, trop proche de moi. Et vous seriez avec Jean Paulhan le seul à en avoir lu le texte définitif.
Avant les retouches finales, il a été lu par Julien Gracq, qui m'est venu voir, très amical et précieux collègue, par mon neveu, Michel Fourré-Cormeray et sa mère, et par Colette Audry, qui avait fait un si bel article sur le Rose, mais ne connaît pas encore la 3ème partie (110 pages), et par deux ou trois amis, universitaires spécialisés ou autres, qui sont passés par Angers. Ce qu'ils m'ont tous dit ? À peu près ceci : un poème qui passe le Rose-Hôtel, des lyrics plus directs, le tout plus émouvant, plus mouvant, plus profond - hallucinant. J. Gracq ajoute : "... Ne détruit pas le R.H.; tout au contraire l'éclaire. Envoyez cela immédiatement à Paulhan !" (Mais il est mal gracieux de répéter ce qui fut en somme des compliments - alors que j'étais surtout heureux d'avoir mené ma tâche au bout : cette tâche qui m'a été une grande consolation et diversion, vous le pensez, durant ces derniers six mois ...)
Merci pour tout ce que vous me dites au sujet de mon neveu Jean. J'ai été tellement triste pour lui que j'en ai été malade en octobre-novembre, assez gravement pour avoir craint de ne pas pouvoir mener au bout ma 3ème partie. Mais ressaisi, j'ai eu la chance de ne pas dévier dans le ton narratif et à maintenir le récit dans sa ligne narrative (mais vous verrez quels reflets de désolation glacent le front de l'auteur ! ...)
De granoe coeur,

Maurice Fourré

Troisième lettre
Angers, 21 mai 1954

Bien cher ami,

Ce n'est pas encore officiel ; mais je tiens à nepas me priver du plaisir jeune de vous en prévenir de suite :
Ayant envoyé la semaine dernière mon nouveau livre Tête-de-Nègre chez Gallimard, Jean Paulhan me fait l'amitié de m'informer de son tout proche accueil et de la publication de quelques-uns de ses fragments (que je le prie de choisir lui-même) dans la NRF.
Voilà une récompense à laquelle je suis extrêmement sensible, après tout le travail que vous savez ! Je n'en ai point informé mes camarades journalistes ; car je sais que les éditeurs n'aiment pas trop la publicité prématurée.
Faut-il vous dire aussi, mon ami, que mon livre est très "breton", mais sans grand chapeau, sans binioux (sic), sans bateaux sur la mer ; il est nocturne ; les reflets de la légende qui passe sont habillés de vestons ; les têtes rêveuses se coiffent de l'ombre d'une casquette, même sous les poutrages aux intersignes sonores du vieux château. Et c'est l'estuaire salé de la Loire qui a imbibé du mirage de ses voiles abolies le courage qu'il m'a fallu pour arracher mon reflet chenu aux léthargies sablonneuses du Rose-Hôtel.
Et vous verrez, passant à travers les lignes, le fantomatique sourire d'un vieux monsieur angevin qui penche vers l'Ouest son regret.
Et maintenant, quand aurai-je la joie de vous voir, maintenant que je suis libéré au moins d'un souci ? Viendrez-vous à Angers, comme il avait été convenu, pour déjeuner ensemble dans une brasserie qui me plaît, et où je rafraîchis mes assises ? Je voudrais faire mieux que vous lire quelques passages ; et si vous vous trouviez libre un moment de feuilleter mes papiers, je pourrais acheminer vers vous le texte tout entier, ce qui serait pour moi d'aimable devoir. Au lieu que je vous présente une préface verbale à mon geste écrit, nous échangerions les points de vue d'un post-face oral, quand vous viendrez céans. Qu'en pensez-vous ?
Terminé ce furtif lege quæso que je n'écrivais pas souvent sur mes compositions scolaires, voici un demi-siècle ou deux, je vous exprime toute mon amitié, en vous priant de présenter mes hommages à Madame Julien Lanoë, et d'agréer meoe voeux de bonne santé pour vous-même et toute votre famille.

Maurice Fourré


Quatrième lettre
Angers, 25 juin 1954

Bien cher ami,

Avec plaisir je vous envoie aujourd'hui en recommandé le manuscrit de Tête-de-Nègre - texte plus cramoisi que rose-- où les libertés et les dissipations que je demande d'excuser, ont bousculé les léthargies ou les bénignités d'un gentil hôtel en Montparnasse.
Je m'étais renouvelé, sans doute, en approchant des clôtures biographiques. Il a bien fallu que le récit suive, et ce n'était pas vers l'églantine.
Pour me désenvoûter de cetoee oeuvre et de ces chocs en retour insidieux, je suis en train d'établir un troisième ouvrage, qui se prénommera La Marraine du Sel, et que je vois peut-être plus mouvante et dramatique. Il aurait son centre vers Richelieu. Et faisant le nécessaire présentement pour ce qui le concerne, je lis et souffle - j'en avais besoin.
Le quatrième ouvrage - si j'en ai le loisir - serait celui du dépouillement.
Vous voyez qu'il me sera bien précieux de parler avec vous de ce TdN, qui n'est que chaîne d'une petite chaîne. Vous m'aideriez à voir clair, dans cette nouvelle démarche constructive, où se posent mes premiers pas, cherchant le fil significatif.
Si vous allez vers Paris, peut-être pourriez-vous vous arrêter à Angers. Si vous en avez loisir, parmi tant d'occupations - ou bien plus tard, je pourrais apparaître à Nantes volontiers.
Vous dirais-je que je suis bien content d'avoir pu construire TdN, le menant jusqu'au bout, après avoir été trop longtemps sans écrire, ce qui me donna quelque peine dans le démarrage, laissant même dans la première partie des plis de raideur qui ne m'échappent pas !
Bien cher ami, recevez tous meoe voeux de bonne santé; présentez, je vous prie, mes hommages à Madame J. L., et recevez, avec mes remerciements, mes pensées d'affectueuse amitié.

M.F.

P.S. J'ai 78 ans le 27 juin, ceci dit pour vous aider à mesurer certains détails de TdN


Carte postale
Angers, 5 juillet 1954

Bien cher ami, puis-je vous signaler aux Éditions Arcanes un curieux livre de Michel Carrouges, qui vient de paraître, La Machine célibataire (sic) : Kafka, Jarry, Ed. Poe, Roussel, Apollinaire y figurent largement. Un chapitre bien pénétrant est consacré à La Nuit du Rose-Hôtel qui m'a ouvert des vues - oui, des vues aussi sur ce sombre TdN, que je vous ai adressé, en faisant le gros dos et qui de ses ombres répond peut-être aux reflets roses de mon plus jeune hôtel. Vous aura-t-il rencontré, sévère ou pitoyable au vieil Homme, qui s'efface et accepte les flots de la mer autrement que n'en rêvaient les Ambassadeurs de Rose? Mais en lisant le Rose-Hôtel, ne pouvait-on y filtrer aussi bien des cendres ? Il n'empêche que je suis mal désenvoûté encore de ce TdN. Il faudrait que je le voie sur son pilori objectif, et qu'il me revienne du dehors, dévêtu comme un Saint-Sébastien, pour que je puisse m'affronter librement à mon troisième ouvrage. Si vous en avez loisir, écoutez donc demain mardi 6, les propos que vais dire à peu près, avec quelques tristes rires, à Radio-Bretagne, 19h 50... Reflets ! Comment allez-vous ? Avez-vous absous TdN ? Et le vieil ami ombreux qui vous fait le signe de son fidèle attachement

Maurice Fourré