De, et sur, Maurice Fourré: Documents dispersés

(Fourré lui-même, Dominique Gazeau et Alain Debroise, présentés par Jean-Pierre Guillon)



Concernant l’existence de Maurice Fourré avant la sortie de La Nuit du Rose Hôtel (trois quarts de siècle tout de même, ce n’est pas rien !), on savait jusqu’ici peu de chose. Dans les pages 36-39 de son étude parue au Soleil Noir (1978) Philippe Audoin en dit quelques mots, mais qui se limitent à l’essentiel, et sans s’appesantir sur les détails. Lui-même m’a dit tenir les renseignements qu’il venait de consigner de proches et d’amis de l’auteur, mais qu’il avait connus et fréquentés longtemps après sa lointaine jeunesse.


  • Maurice Fourré, vu par sa nièce par alliance, Geneviève Templier
Le document n° 2 reproduit l’article d’un certain Dominique Gazeau dans le Ouest France du 2 septembre 1975. Il s’agit, sans aucun doute, même dans l’édition locale couvrant la région d’Angers et du Maine-et-Loire, du premier texte de synthèse consacré à l’homme et à son œuvre, encore largement méconnue à cette date. L’auteur, qui s’appuie sur quelques données biographiques ultérieurement reprises par Audoin, mais sans s’attarder lui non plus davantage, y fait montre d’une bonne connaissance de l’un comme de l’autre, et accompagne son texte de plusieurs encarts : une photographie de Fourré, en 1947 (déjà reproduite dans Fleur de Lune n° 4), la façade de la maison du quai Gambetta (itou, dans le n°9), d’où Fourré pouvait contempler la Maine « à qui je dois, disait-il, tant d’heures méditatives et laborieuses », une biographie très complète pour l’époque, un extrait de La Nuit du Rose Hôtel (« Mon grand-père était des Rosiers-sur-Loire …») et la reproduction d’un portrait de Fourré peint par Geneviève Templier (à la ville Mme Jean Petiteau, sa nièce par alliance), avec, pour légende explicative : « Je sais regarder en face les gens, les choses, l’espace, le temps, moi-même, rire et tout oser ! » C’est ce même portrait que j’avais choisi, à mon tour, pour accompagner en 1981 l’édition largement posthume de Caméléon mystique. Lorsque le livre parut, suite à un véritable travail de bénédictin bénévole, je me souviens que le neveu de Fourré, Jean Petiteau, et son épouse, Geneviève Templier, m’avaient longuement interrogé sur certaines expressions qu’ils avaient relevées dans ma préface rédigée pour la sortie en volume de ce livre (qui d’ailleurs aurait très bien pu sans eux ne jamais voir le jour) : « Ce Caméléon testamentaire … la mort est à l’œuvre … elle est là, elle est partout … Il se souvient comme on se suicide … Un lacet épouvantable, somptueux et assassin. .. »

- « Tout cela », me dit Jean Petiteau, dans sa maison du Ruau près d’Angers, « n’est pas aberrant, mais me rappelle, par la bande et les circonstances, un article déjà ancien qu’un jeune homme avait écrit sur mon oncle… Où est-il donc passé, celui-là ? Ah, le voici ! C’était le travail d’un garçon très sympathique qui est venu me voir plusieurs fois. Et ce sont vos références funèbres qui m’ont rappelé ce souvenir … Figurez-vous en effet que peu après la parution de son article, ce beau jeune homme, enthousiaste et plein de vie, est décédé avec sa femme, dans un accident de voiture, en Espagne je crois. » 

- « Toujours à propos de mort », ajouta-t-il en souriant, et en allumant une énième Bastos, « j’ai retrouvé pour vous un poème que j’ai reçu quelques jours après le décès de mon oncle, d’un bon ami de Maurice, Alain Debroise » (Tonton Coucou, document n° 3). A ma connaissance, et renseignements pris, ce texte manuscrit n’a jamais été reproduit nulle part (mais je peux me tromper).

D’après Georges Cesbron, directeur du Centre de Recherches sur la Littérature de l’Anjou, Alain Debroise, vieille connaissance de Maurice Fourré, était un universitaire de la région, « animateur des Cahiers angevins entre 1945 et 1962, directeur de la revue Volutes, il a publié, outre de nombreux articles de critique littéraire, plusieurs recueils de poèmes : Au fil du ciel, Deux jours d’oubliettes, A la fortune des oiseaux, Motus, Loire-lyre, Adagio pour deux soleils. L’œuvre d’A. Debroise témoigne qu’en poésie on peut être rigoureux sans surmoi, et enthousiaste sans religiosité. Elle tient, face aux êtres, face aux choses, un discret discours amoureux. »


J.P. Guillon


PS Il y aurait sûrement des choses intéressantes à trouver dans ces Cahiers angevins et cette revue Volutes à propos de Maurice Fourré. Avis aux chercheurs locaux et aux adeptes d’Internet !



Document n° 1



MAURICE FOURRÉ, LE PLUS JEUNE DE NOS GRANDS ÉCRIVAINS, AURA LUNDI 80 ANS ….




Il est bien difficile de le croire, mais le fait étant attesté par l’intéressé lui-même, mieux vaut penser que le rendez-vous pris pour lundi prochain par l’auteur de «  La Nuit du Rose- Hôtel  » avec ses quatre-vingts ans aura bien lieu …

Et pourtant quelle jeunesse dans l’œil vif, dans les propos fusant comme des feux d’artifice, et dans cet art admirable de la féerie, qui vient d’atteindre son point culminant en un troisième volume accueilli avec enthousiasme par Jean Paulhan, dictateur sourcilleux des Lettres Françaises.

Quatre-vingts ans ! …

Cependant, puisque force était de s’incliner devant l’évidence et de se faire une raison, une décision s’imposait : inviter le maître à se pencher sur son passé et à égrener ses souvenirs.

Comme il est l’indulgence même, il s’est mis sans trop de difficultés à notre disposition et c’est ainsi que nous avons la joie d’anticiper (légèrement) sur la célébration du quatre-vingtième anniversaire, en retraçant les étapes d’une vie consacrée tour à tour aux affaires, à la politique et à la littérature, mais constamment restée fidèle aux deux provinces nourricières, Anjou et Poitou.

Ceci dit, nous donnons la parole à Maurice Fourré…



Je suis né à Angers, mais j’ai été baptisé à Niort. Ma mère était Angevine, tandis que mon père était Niortais.

J’ai fait mes études à Angers, mais j’ai passé alors toutes mes vacances à Niort, sauf les mois d’août en Bretagne.

J’ai habité près de trente ans Paris, avec de longs séjours en Alsace, en Lorraine et de fréquents voyages.

J’ai été successivement secrétaire de trois députés :

Le premier fut Gaston Deschamps, né à Melle, ex-élève de Normale Supérieure, de Rome et d’Athènes. Gaston Deschamps était Président des originaires des Deux-Sèvres à Paris, et moi membre du Comité et secrétaire.

Journaliste au Temps, Deschamps y fut pendant quinze ans titulaire du feuilleton de critique littéraire, entre Anatole France et Paul Souday. Egalement secrétaire littéraire et politique de Gaston Deschamps, j’ai fait avec lui une longue campagne électorale dans l’arrondissement de Melle en 1910 (Union des éléments modérés), en assumant la rédaction d’un petit journal de combat.

C’est pour moi un devoir élémentaire d’évoquer tout ce que je dois aux enseignements particuliers de G. Deschamps, que j’ai connu dans l’intimité vers les années où je fréquentais assidûment René Bazin. J’ai rencontré chez lui naturellement des gens fort distingués. Il était beau-frère du Professeur Georges Dumas, de la Salpêtrière.

Sur présentation d’Abel Ferry, qui devint Sous-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères au cabinet Viviani en 1914, je devins en 1911 secrétaire politique de son ami et collègue à la députation des Vosges, M. Paul Cuny, que je ne devais plus quitter jusqu’à sa mort survenue quinze ans plus tard, après que je fusse devenu Secrétaire-général de l’ensemble de ses affaires industrielles depuis et avant 1919.

J’ai eu la chance de rencontrer en lui un homme exceptionnellement intelligent, près de qui j’ai travaillé très étroitement, et qui m’a rompu dans la connaissance du mouvement des hommes et la pratique des inflexibles disciplines qui sont dans l’esprit lorrain.

Après ses études en France, formé en Suisse allemande et en Angleterre, Paul Cuny, alors que des membres de sa famille dirigeaient des groupes parallèles, était administrateur délégué d’un ensemble de grandes sociétés composé de filatures de coton, sises en France dans la Meurthe-et-Moselle et les Vosges, en Allemagne (Alsace occupée) et en Russie, d’avant 1914.

Il appartenait à l’Administration de la « Blanchisserie de Thaon  » avec Paul Léderlin, et des Etablissements Rousseau et autres, avec le si exceptionnel Marcel Boussac, qu’il rencontrait souvent personnellement. Quand survint sa mort, il s’apprêtait à fonder une usine considérable en Orient, avec la collaboration des noms les plus célèbres de Roubaix et de Lyon. (J’ai sous les yeux un article de la Journée industrielle au moment de son décès, qui me fut déchirant, et le cœur me manque pour le relire).

Ayant à ce moment une vie extrêmement mobile que des nécessités imprévues ou méditées m’imposaient toujours, je suis allé de 1919 à 1925, cinquante-deux fois en Alsace, et de 1911 à 1925 une vingtaine de fois dans les Vosges, pour des séjours qui attinrent (sic) parfois deux mois et jusqu’à quatre mois. A ces moments pleins d’imprévus souvent renaissants sous des formes multiples, j’ai pu être mêlé de près à la question sociale et politique, nationale et humaine. Mille raisons m’ont fait parcourir toute la France, en-dehors de quelques voyages à l’étranger.

J’ai été quelque temps avec un autre député. Il était dans les Travaux publics. C’était un homme intelligent, mais la guerre a interrompu au bout de peu de temps ma collaboration, durant laquelle j’ai rencontré de curieuses personnalités d’ordre international, tandis qu’avec P. Cuny, lorsqu’il était député, j’assumais toutes les démarches dans les ministères, où j’ai connu beaucoup de fonctionnaires. Avec G. Deschamps c’était le milieu littéraire officiel, souvent bien curieux aussi.

Je m’aperçois avec confusion que sous le poids et l’émoi des souvenirs d’une vie si lointaine et différente de celle où la littérature paraît m’avoir résolument replié maintenant, je me laisse aller à distendre trop copieusement ces confidences pourtant fragmentaires. Cependant il me faudrait rappeler que, dans ces temps antédiluviens, j’appartenais un peu au monde des écrits, un fragment du Journal officiel de février 1914 indique : Off. I.P « publiciste » ! …

Et puisque aujourd’hui j’ai évoqué, parmi le recueillement de ces temps d’anniversaire, la mémoire de certains qui ne sont plus, et à qui je sais ce que je dois de cœur et d’esprit, je serais injuste si je ne vous citais un autre nom : Georges Bourdeau, un ami d’enfance, né à Niort où il est enterré, de quelques années plus âgé que moi, universitaire comme Gaston Deschamps, à qui je fus par lui présenté, rédacteur en chef dans les Vosges puis au Progrès de Lyon et pour finir, président de la Presse départementale. Durant trente ans d’amitié la plus intime, cet ami très distingué a été mêlé à toutes mes préoccupations littéraires et autres ; et il m’a initié à beaucoup de choses touchant l’art journalistique. C’est lui qui se trouvant un jour avec moi à Pornichet m’a dit d’écrire quelque chose se passant dans un hôtel meublé. De là est parti le Rose- Hôtel. Il était, depuis la Kagne (sic) de Henri IV, ami avec Paul Hazard, que j’ai rencontré souvent avec lui et qui m’a dit : « Vous serez toujours un lyrique, mais ne moralisez pas … ».

Dans le même ordre d’idées, René Bazin me disait : « Gaston Deschamps est un bon garçon, mais ce n’est qu’un politique … Votre esprit tend à dépasser le moralisme et va vers la spiritualité. Vous êtes un religieux … » Je n’ignore rien de ce que je dois à René Bazin, que je n’ai pas assez revu vers la fin de sa vie, quand je me croyais mort à la littérature, et que mes livres de chevet, durant mes longs séjours et mes solitudes laborieuses en Alsace, étaient tous des ouvrages de spiritualité, et que j’étudiais l’organisation des groupements humains à travers la règle de saint Benoît, les disciplines de l’action dans les exercices de saint Ignace, et les replis d’oubli de soi-même en direction des Cisterciens.

Réapparu à Angers, et m’y attardant auprès de ma mère que j’avais la tristesse de voir vieillir, j’ai pensé devoir pousser ma formation générale au contact et sous le contrôle régulier de divers amis d’universités d’État où ils étaient professeurs, et d’autres de l’Université catholique, chacun convié le plus possible dans sa spécialité. Je leur dois infiniment.

La guerre de 1939 survenant, j’ai remplacé dans une affaire commerciale et industrielle, des parents mobilisés. Dans mes moments de loisir durant la nuit, j’ai composé La Nuit du Rose- Hôtel, continuant mon emploi commercial.

Depuis, devenu libre, j’ai écrit Tête-de-Nègre, qui est accepté et en attente de publication. Et je viens de terminer un troisième ouvrage commencé l’automne dernier.

Si j’ajoute la mention peut-être assez inattendue que je me suis trouvé passer un concours de peintre-verrier, et que j’écrivais et faisais imprimer de petites choses alors que j’étais encore au collège, je me trouverai avoir dessiné l’essentiel touchant les entours de ce que vous avez bien voulu me demander.



M.F.

Courrier de l’Ouest, 24 juin 1955



N.B.

L'autobiographie de Maurice Fourré a paru, ce qui n'est pas toujours le cas de ses articles, dans toutes les éditions départementales du Courrier de l'Ouest. Nous remercions M. Philippe Landreau, des Archives départementales des Deux-Sèvres, de nous en avoir signalé la présence dans la collection du périodique conservée à Niort.



Document n° 2



À LA RECHERCHE DE MAURICE FOURRÉ



Il y a cent ans naissait à Angers un grand écrivain méconnu



« Vous voulez savoir qui je suis ? Eh bien ! Si vous ne l’avez pas encore deviné, vous ne le saurez jamais ! » Tout Maurice Fourré est sans doute dans cette réflexion. Etranges, déconcertants, baroques, pleins de drôlerie et de mysticisme mêlés, l’homme et l’œuvre se confondent dans la même difficulté : les clés pour les décrypter ne pendent pas au trousseau de la logique cartésienne. Comme l’écrivait André Breton à propos d’Antonin Artaud, « le plus haut privilège de la poésie à un certain niveau, est d’étendre son empire bien au-delà des bornes fixées par la raison humaine. Il ne saurait être pour elle d’autres écueils que la banalité et le consentement universel. » La remarque s’applique aussi bien à Maurice Fourré que Breton, chef de l’école surréaliste (sic), a du reste reconnu aussitôt comme un des siens. Elle explique aussi en partie que cet Angevin demeure méconnu de sa propre ville, dont les rues ont pourtant été longtemps familières de sa silhouette et de sa fantaisie peu banales.



Des débuts sans lendemain



Angevin de pure souche, Maurice Fourré l’est, qui est né dans la ville du Roi René en 1876. Issu d’une vieille famille dont le nom fut notamment lié à l’une des plus grosses quincailleries de l’Ouest – la maison Petiteau, Moreau, Guinel, Fourré, à laquelle a succédé la maison Bergue, rue Thiers – et qui a donné à la ville son préfet de la Libération, M. Fourré-Cormeray. Maurice était aussi apparenté à René Bazin, qui était le cousin germain de sa mère. Ce dernier lien est d’importance, puisque c’est Bazin, écrivain angevin célèbre en son temps, élu à l’Académie française en 1903, qui encouragea et parraina les débuts littéraires de Maurice. « Tu seras romancier », lui avait-il dit. Et, de fait, en 1907, paraissait dans la Revue hebdomadaire son premier récit, une nouvelle très vériste et populiste, beaucoup plus proche de l’œuvre de Jean Lorrain ( ? NdR) ou d’Hector Malot que de celle de Breton ou de Julien Gracq.

Du réalisme au surréalisme, le chemin sera d’ailleurs long et détourné. Long, puisque pendant près de quarante-trois ans, notre Angevin ne publiera pas une ligne. Détourné, parce que ses occupations « officielles » le retiendront de nombreuses années loin de l’Anjou, cette contrée dont il aimait à dire qu’elle était son

frère avec qui il se fâchait « pour mieux me réconcilier par la suite ».

Mais la réconciliation définitive n’aura pas lieu avant 1930. Jusqu’à cette date, il fut de nulle part et d’un peu partout. Il occupe en effet successivement le poste de secrétaire politique de Gaston Deschamps, député de Melle et critique littéraire du fameux quotidien Le Temps, où il avait succédé à Anatole France, puis celui de secrétaire de Cuny, député et industriel des Vosges. Ses fonctions l’amenèrent évidemment à bourlinguer à travers les dédales de la vie parlementaire des années 20 et à travers les circonscriptions respectives de ces deux députés. Une vie animée et pleine où la création littéraire n’était alors qu’en gestation.



Un brillant causeur



À la mort de Cuny, en 1930, jugeant sans doute qu’à 55 ans, il était temps de retrouver les eaux paresseuses de la Maine, Fourré s’installa au 23, quai Gambetta, dans son appartement de célibataire où régnait, selon M. Kerbriant son ancien voisin, un aimable désordre, une « cacophonie » de livres, de pipes, et d’objets les plus hétéroclites.

Abandonnant toute activité sociale, hormis quelques heures de présence à la quincaillerie familiale, son temps se partagea alors entre la lecture d’œuvres ésotérico-philosophiques et l’écriture, « ce jeu cabalistique, noir sur blanc, des signes typographiques. » Attiré par la magie – mot qu’il affectionnait entre tous – et le mysticisme – il fera plusieurs séjours à l’abbaye de La Meilleraye – Maurice Fourré était cependant tout le contraire d’un solitaire rébarbatif. Prisant fort la compagnie, notamment féminine, il fréquentait les cafés et aimait à flâner dans les rues d’Angers. Les anciens habitués des cafés de la Place du Ralliement, et ceux de « Laurent le Catalan », place Saint-Serge, où il avait l’habitude de prendre ses repas, se souviennent encore de cet extraordinaire causeur, portant aristocratiquement nœud papillon et feutre, dont la causticité, la fantaisie, la jovialité et la gentillesse séduisaient fort. Homme de calembours, il défraya même la chronique des premiers jours de l’Occupation en lançant la rumeur selon laquelle les Allemands s’apprêtaient à interdire aux femmes de se promener sans bas … Quelques jours plus tard, les occupants faisaient publier par les journaux locaux un communiqué selon lequel « ce bruit était sans fondement … »

Tel apparaissait donc Maurice Fourré à ses contemporains. Mais cette façade était trompeuse, parce qu’incomplète. Lui-même confia plus tard à André Breton que s’il se dissimulait sous les traits d’un homme semblable aux autres notables d’Angers, c’était à la restriction près qu’il était trop détaché « des contingences de la réalité quotidienne où ma personne jouait son rôle mécanique dans l’économie de la communauté pour ne pas mettre à sa place, qui était peu, et pour moi n’était rien, mon expression épicière. »



L’admiration d’André Breton

Son expression épicière qui était peu et qui n’était rien … C’est que, dans son jardin intérieur, la construction et le cisèlement d’une œuvre singulière lui étaient tout. Une œuvre du reste que le hasard seul a rendue publique, tant il est vrai qu’elle n’est point fille du désir de notoriété, mais celle d’un besoin profond de création fabulatrice, le résultat d’une manière de catharsis.

Fourré n’envisageait donc aucune édition de ses récits. Seuls quelques intimes en avaient la primeur : pendant les bombardements nocturnes de 1944, il leur en donnait lecture à la lueur d’une bougie, dans la propriété familiale du Ruau, à Denée. Mais c’est de ces nuits confidentielles, précisément, que l’œuvre vint au jour : un de ces auditeurs intimes, Stanislas Mitard, alors président de la Cour d’appel d’Angers, aujourd’hui magistrat à Nantes, s’enthousiasma pour l’écriture de son ami et la fit connaître à Julien Gracq, autre grand écrivain angevin. Dès lors, tout alla très vite. Gracq, lui-même enfant du surréalisme (sic, NdR), prévint André Breton, dont l’admiration fut aussitôt hyperbolique. A tel point qu’en 1949, il inaugurait une nouvelle collection (aux éditions Gallimard) avec le premier livre de Maurice Fourré, La Nuit du Rose Hôtel. Dans une admirable préface, Breton définissait ce récit comme « une œuvre dont toute amertume est exclue et qui, à la première approche, semble emprunter sa substance au reflet même des châteaux de la Loire ». Il en rapprochait le style de celui de Lautréamont, et l’inspiration de celle de Kafka « qui pourrait être désigné comme son répondant nocturne ». Des références, on le voit, rien moins (sic) que flatteuses.

Devenu l’ami de Breton, Fourré fréquenta, dès lors, les surréalistes et se lia particulièrement à Michel Carrouges, Jean Paulhan et Michel Butor, à l’époque encore étoile naissante. Jean Cocteau lui écrivit aussi plusieurs lettres admiratives. Entre deux voyages à Paris et en Bretagne où ce navigateur solitaire de l’imagination se lia d’une amitié symbolique avec un autre navigateur solitaire, Yves Le Toumelin, l’élaboration de nouveaux ouvrages restait sa préoccupation essentielle. Deux autres devaient être publiés chez Gallimard : La marraine du sel, en 1955, etTête-de-Nègre en 1960, quelques mois après la mort soudaine de l’auteur, survenue quai Gambetta le 17 juin 1959. Un autre récit, Le caméléon mystique, reste encore à ce jour inédit



Le ciel et l’enfer




  • La marelle de H. Girard : ciel et enfer, un jeu bien fourréen
En partie autobiographiques, les récits de Fourré ne sont pas de ceux que l’on peut résumer en quelques phrases. Symboliques avant toute chose, on peut les qualifier de naïfs, de baroques, de fantastiques, de théâtres d’ombres, sans qu’on réussisse à trouver le plus juste qualificatif. Aimables et tragiques à la fois, les fanfreluches joyeuses, les gambades folâtres, les oblitérations cocasses et savoureuses de l’auteur enveloppent une profondeur, une philosophie douloureuse, une exploration à travers ces « sous-sols dramatiques, troubles et coupables de l’âme humaine ». C’est en ce sens que la démarche de Fourré, chrétien sans l’être, est en premier lieu spirituelle et mystique, comme l’illustre le choix qu’il a fait de Sainte Thérèse d’Avila en épigraphe de son premier livre : « La vie n’est qu’une nuit à passer dans une mauvaise auberge. »

Mais sans doute vaut-il mieux le laisser se dépeindre lui-même comme il le fait à propos d’un des personnages de Tête-de-Nègre : Tout pour lui était poésie. Tout était amour. Son imagination embellissait toute chose, et son cœur les aimait. Sans cesse, il voulait plaire, et il désirait que chacun pût se plaire à soi-même. Lui-même n’était heureux ni de son sort ni de soi, mais pour n’importuner personne d’une doléance, savait se taire … Doué d’une vision aiguë et plaisante des choses, et peut-être d’un don naturel pour les dire et plaire en les disant, au souffle d’un soupçon qu’il pouvait paraître, en se moquant, blessé, la plus minime faille sur le sentier des mots le faisait trébucher. Il était un miroir d’amour. Cette ombre délicieuse d’homme qui passait, forme vaporeuse si vite effacée, nous offrit son miroir où nous nous vîmes embellis et consolés de son sourire, sans être tourmentés par sa douleur. 

Et dans ce même livre qu’il achevait quelques jours avant sa mort, il s’interrogeait encore une dernière fois : « Maurice aura-t-il été l’ascète des mortifications ? Un flagellant ? Un exhibitionniste de l’agonie ? Un désespéré ? » Suit alors cette réponse : « Peut-être. »

Qui était donc Maurice Fourré ? « Eh bien si vous ne l’avez pas encore deviné, vous ne le saurez jamais. »



Dominique Gazeau

Ouest-France, 2 septembre 1975



Document n° 3



Tonton Coucou



En souvenir de ce qu’il appelait

notre campagne surréaliste.



De nuage en manoir, de Loire en aventure

Un fantôme songeur, aux tendresses ductiles,

Et sous les mots coquets l’indulgente folie,

Et sous les baisemains, le cœur halluciné.



Alchimiste peseur d’or

Et de crépuscule d’aube,

Distillateur clandestin

Aux gestes d’escamoteur,

Tonton Coucou d’Humorique

Multiplie les tours

Avec les cartes postales

Qu’il s’adressa, vie durant,

De cent mille longitudes.



Les yeux de brûlant velours,

Il arrive Dieu sait d’où

Dans un friselis de femmes.

Nous parlons Giraudoux, Rose-Croix, Maldoror

Brocéliande, Saint-Graal, Jeune Parque, intersignes,

Pibale, commodore, Astarté, troubadours,

Désirs cloîtrés, chambres d’amour,

Images saintes en dentelles,

Gros missels noirs à tranche rouge,

Puis il me lit le Rose Hôtel

Avec des pudeurs comédiennes

Ou de longs mimes délirants …





Fleuriste sentimental, jardinier des sens rares

Il me rend toujours visite

À des heures très indues

D’un doigt finement bagué,

Il feuillette devant moi

Son âme

Comme on fait escale

Devant un miroir obligeant,



Puis, marinier du silence,

Me quitte, furtif,

Avec quelque révérence,

Au méandre d’une rive.



Alain Debroise