De l’effleurement comme art de dire et de vivre chez Maurice Fourré

ou l’impossible rencontre du soleil



« Nous sommes liés de plus près

à l’invisible qu’au visible » Novalis


Maurice Fourré peignit-il plus intensément une vie d’homme occidental contemporain, ailleurs que dans cette courte nouvelle de modeste tournure, où il raconte sa course effrénée « … à la rencontre du soleil » ? 1 Aurait-il ainsi fait œuvre de sociologue ? En eut-il conscience ? C’est peu probable, tout occupé qu’il dut être à sculpter une petite virtuosité littéraire. Cependant, son souci même de mémorialiste pour sauvegarder les heures amicales de cette belle journée pour lui exceptionnelle, s’inscrit dans le contexte qui en a permis la réalisation : un état de développement technologique dont l’automobile est ici la métaphore, autorisant le contrôle partiel et momentané de l’espace sinon du temps. Et le texte effleure en filigrane – qui l’eût cru ? – quelques comportements, jouissances et aliénations démiurgiques et faustiennes du quidam d’aujourd’hui.

« La véritable jouissance de l’œuvre littéraire provient de ce que notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions. Peut-être même le fait que le créateur nous met à même de jouir désormais de nos propres fantasmes sans scrupule ni honte contribue-t-il pour une large part à ce résultat ? » 2

Cet exercice de style journalistique très convenu ne m’a donc pas libéré mais a même contrarié mes attentes. C’est pourquoi je pris le parti de la critique du consensus, c’est-à-dire de la séparation.

Sans entrer dans une glose herméneutique oiseuse, je considère que tout commentaire de texte est prétentieux, fautif par essence et souvent vain. Car l’écrit original reste et s’impose, quoi qu’on ait dit. En parler n’est pas le lire ; le critique furibond ou réservé n’est pas le lecteur disponible et bienveillant, comme le musicologue n’est pas le mélomane. Critique et musicologue, au labeur louable et pitoyable trottinent, bavent et suent dans la queue de la comète, déjà loin derrière le lecteur et le mélomane, véritables destinataires de l’œuvre ; tandis qu’en tête, auteur et compositeur foncent, vent arrière, altiers, dionysiaques. Et j’en suis tout marri ; hi ! hi ! J’assume donc cette lecture irrévérencieuse… que nous partagerons si vous poursuivez… Il est vrai que j’ai épié dans ce récit plus de gravité que n’en mit l’auteur, ou plutôt que n’en voulut mettre l’auteur, mais il m’importait de relayer l’émotion par l’analyse et d’éclaircir pourquoi, ici, la facilité inhabituelle des procédés altère le propos qui s’épuise et s’évapore, certes habilement, dans le clair de lune. D’autre part, l’auteur naît du texte qu’il crée et en dépend comme son lecteur. En quoi ce récit qui le fit être, lui fournit-il un supplément d’existence ?

Fourré publie cet article, autobiographique à n’en pas douter, dans le Courrier de l’Ouest en 1955, année de parution, le 12 décembre, de La Marraine du Sel dont l’action se situe à Richelieu. L’objectif des trois amis est de faire une « promenade à la rencontre du soleil pour saluer Rabelais et Richelieu », plus à l’Est. Fut-il atteint et pourquoi ?

Cet « agréable déplacement géographique » offert à une « personne hésitant entre le rêve et la réalité » (l’auteur), est une quasi mise sur orbite : trois corps terrestres sont éjectés par beau temps à neuf heures du matin dans un véhicule spatial automobile sur une trajectoire régionale en boucle, ayant pour foyer l’aimable et sécurisant Anjou. De l’audace mais point de témérité. Ils ne commettront pas d’effraction dans l’inconnu, hors de la contrée. Le véritable exotisme est d’autant plus absent du projet du périple que, lorsque l’égocentrique passager s’esclaffe : « l’Anjou, Madame, se retrouve chez soi à tous les points cardinaux » 3, la voyageuse au rire cristallin modère et précise : « nous n’irons pas jusqu’en Provence ou en Sicile, ni en Lorraine, ce jour, cher ami ». C’est dire combien les angevins cultivés de vieille souche se sont approprié l’histoire de leurs ancêtres et pratiquent les territoires tombés dans l’escarcelle des ducs d’Anjou comme un jardin privatif et enchanteur à fonction identitaire. Ce tour du propriétaire, précisément balisé, est donc une vérification, une inspection à forte composante passéiste, de l’état présent (?) d’une partie du domaine, avec un triple espoir de retrouvailles, de reconquête (de soi), de révélations, peut-être. De cette balade française, le bonheur est à la clé,

« le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite,

Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, il va filer » 4

C’est ce qu’ils vont faire, mais les prés ne seront qu’effleurés : Angers – Cunault – Saumur – La Devinière – Richelieu – Loudun – Thouars – Argenton Château – Angers, soit 250 kilomètres de pétarades et d’étincelles en 12 heures et quelques minutes en comptant les arrêts, substantiels, c’est le mot. Les protagonistes de la virée qui ont des lettres savent que depuis le Testament Politique (chapitre 8) d’Armand Jean Du Plessis, Cardinal - Duc et même grand duc de Richelieu (mais croiser ce hibou-là ne portait pas bonheur), savent que :

« les grands embrasements naissent de petites étincelles ».

Et les trois voyageurs, avec leur chien escorteur, espèrent bien que du foulage du domaine provincial ressurgiront à l’âme des visions purificatrices et exaltantes, toute une pléiade de vibrations fleurdelisées et régénératrices que le devoir de mémoire enjolivera :

« Nous aurons (sic) ainsi, dans notre journée d’exploration estivale, bouclé d’un fil routier trois belles provinces à leur curieux point d’intersection : l’Anjou, la Touraine et le Poitou […]. Nous avons (sic) découvert ensemble de belles images. Et le sourire de nos terres ancestrales marquées des peines, du labeur et des joies du passé, a su nous accompagner, comme un reflet de bonne humeur, de bienveillance et de courage… ».

Ce sont les épousailles de l’homme avec la terre de ses ancêtres, la triade dite naturelle et mythique, être – espace – temps, ontologique, pour ne pas dire mystique, la fusion fœtale et unitaire. Fourré est ici fidèle à son ancien maître René Bazin. « Images », « sourire », « reflet » : nous baignons là dans un suprême contentement narcissique. On voit qu’en réalité, la gravité du propos fonde cette nouvelle d’humeur badine et légère. Le prétexte du voyage concourt à une descente en soi-même, à une reconnaissance et à une clarification de ce qui est bon pour soi, spécifiquement soi.

Bien plus, nous pouvons soupçonner Fourré d’avoir un objectif plus éloigné ou imprécis en acceptant de bonne grâce – après s’être fait prier ! – cette excursion. La sollicitation des amis est-elle anodine ? N’a-t-elle pas été précédée d’un souhait de (re)voir ces lieux, un désir discret qu’ils auraient perçu chez lui d’être autre chose, autrement, d’effleurer un projet d’écriture, une tension vers l’imaginaire dans un lointain scintillant ?

« L’inspiration ne signifie rien d’autre que l’antériorité du poème par rapport au poète, ce fait que celui-ci se sent, dans sa vie comme dans son travail, encore à venir, encore absent en face de l’œuvre poétique qui est elle-même toute à venir et toute absence ».

Et plus loin :

« Nous [lecteurs] sommes appelés hors de nous-mêmes pour entendre non la parole, mais ce qui est avant la parole, le silence… » 5

Ils vont donc rechercher ensemble dans la culture régionale des valeurs fondatrices de leur vie, progressivement menacées dans ces années cinquante où la société française subit une mutation sans précédent dans son histoire. Maurice Fourré en souffre et ne suit pas totalement l’évolution en cours. En homme du passé, il est ce que d’aucuns appelleraient aujourd’hui un anti-moderne. Parfois, sa personnalité s’exprime plus ou moins consciemment dans une forme de résistance. Là s’explique la création de cette totalité imaginaire Anjou – Touraine – Poitou qu’il souhaiterait culturellement organique et cohérente, ce qui est discutable, propice à conjurer la déliquescence de certaines valeurs et que ce voyage enrubanne « d’un fil routier », comme une cassette de pépites fétichisées. Une inquiétude s’oppose ici à l’éphémère et à l’instabilité, au bruit et à la fureur du temps. La recherche volontariste des fantômes des grands anciens d’élection s’inscrit dans cette préoccupation. Elle n’est pas encore une errance mais déjà un chant du départ, au propre et au figuré, et une protestation. L’élégance du propos, sous les tonnelles, nous enivre de vin de Chinon, de café, de Calvados, de glaces et de cartes postales. Mais c’est toute la délicatesse fleurie de Fourré qui lui fait un rempart à lui-même contre sa propre clairvoyance, moins radieuse. Nous ne sommes pas dupes : les protagonistes ne s’ébattent pas, apaisés, dans une sorte de naturalisme poétique ou une partie de campagne à la Jean Renoir. Non. Ils se sont imposé un programme contraignant qu’ils rempliront cependant de très bonne humeur. Car le temps chronométré les aiguillonne.

Aube ensoleillée, claire et prometteuse, température clémente, rire féminin – à ne pas sous-estimer surtout – appareil photo et chapeau rond qui garantiront une vendange impressionniste, nos touristes d’un jour sont en excellentes dispositions. Ils ont l’esprit libre, ouvert, en quête c’est-à-dire en attente de sensations rares et la sensibilité à fleur de peau, du moins le suppose-t-on :

« Sensible… s’acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d’osmose. Arriver à n’avoir plus besoin de regarder pour voir. Discerner le murmure des mémoires […], le murmure des morts. Il s’agit de devenir silencieux pour que le silence nous livre ses mélodies, douleur pour que les douleurs se glissent jusqu’à nous, attente pour que l’attente fasse enfin jouer ses ressorts. Ecrire, c’est savoir dérober des secrets qu’il faut encore savoir transformer en diamants. » 6

La sensibilité, en eux, coule à flots comme chez Fargue, cet exact contemporain de Fourré*. Mais le piéton, enjambant ici le temps des calèches est devenu, vingt ans après, un automobiliste. Les rapports de vitesses ont changé, ainsi que la perception de l’espace, même si les dispositions psychologiques de départ sont comparables. L’évolution technologique invente une nouvelle spatialisation des corps, plus vivement mobiles. Nous n’avons pas choisi ce temps vide, linéaire, irréversible de notre Occident, qui oppresse la vie. Et certains jours, nous en accélérons le cours pour nous étourdir dans un songe, refouler nos angoisses, tenter de nous approprier le réel et finalement… mordre la poussière. L’« auto » est un de ces outils qui permettent d’accéder à ce supplément d’être, magique, mythique, d’acier vivant, mobile et silencieux, qui confine au merveilleux. Elle fascine, on lui voue un culte ; elle trace une nouvelle géographie culturelle et humaine. C’est une formidable machine célibataire qui rend l’homme autophage et dont la vitesse trop expéditive, irrespectueuse, explosive, efface l’homme justement. Ce récit de Fourré montre combien la gloutonnerie des allures harcèle les voyageurs par les évocations et descriptions avortées, les dialogues fragmentaires, le style haché et la fréquence des points de suspension …, par l’effleurement de toutes les choses entrevues qu’une salivation abondante pimenterait si la déglutition précoce n’en détruisait aussitôt tout le suc. C’est le coïtus interruptus. Nous roulons, nous glissons dans un univers impressionniste de débris miroitants. Le bruit du moteur et bien plus, ses cadences cahotantes brisent le souffle des mots impuissants à traduire les poussières d’éclats de visions, d’odeurs et de sons que le manège-machine enroule et brouille. Comment, à cette vitesse de déplacement, peuvent-ils espérer que chantent et les comblent l’harmonie et l’unité du monde sensible ?

Les procédés grammaticaux employés attestent aussi de la progression de l’excursion par bonds successifs arythmiques d’états psychologiques contrastés et indomptés :

« Déjà, la pyramide est dépassée dans la course légère » révèle un départ vrombissant ; à peine ont-ils décollé que le regard se porte déjà vers l’arrière. C’est l’action passée encore tangible du passé composé.

« Bientôt la Daguenière […] et la Bohalle nous présenteront le beau fleuve » : le futur anticipe sur les prochaines étapes comme si elles étaient déjà dépassées dans une tornade bouleversante.

« Le défilé commence des nobles pierres… » : le présent est ici assumé et lucidement perçu puis c’est le retour précipité au passé composé avec 

« Saint-Maur, Cunault, Trèves ont surgi, puis se sont évanouis comme des fantômes solaires, penchés sur les miroirs limpides où tremblent [présent de l’indicatif] les coquillages… » : l’image principale est tourneboulée par les propositions conjonctives et quasi pléonastiques (« puis se sont évanouis comme des fantômes ») qui redoublent l’expression des illusions et la fugacité des perceptions

« Saumur […] a été dépassé (sic) par la voiture où naissent les propos amicaux et les rires légers comme des bulles dans un verre angevin. » Les corps prisonniers du véhicule clos sont contraints à une existence confinée étrangère aux paysages traversés.

«  Notre roue a tourné…

Salut, Rabelais ! »

Enfin, le premier objectif est atteint et l’arrêt du convoi va se traduire par l’emploi du présent d’apaisement et de l’impératif dans les dialogues tandis que le passé composé et l’imparfait, le temps dépressif de la fascination et de la nostalgie détermineront les commentaires et les descriptions entre les pauses et sur « le fil routier » notamment :

« Nous n’avons plus le temps, hélas, de nous attarder […] ni de nous émouvoir… » (c’est moi qui souligne) ;

« Il fallait faire vite… »

« Une course vertigineuse… » (idem)

… À quoi bon la vie ? … ai-je envie de geindre.

Aux arrêts, quelques plans photographiques ne feront pas un film. Ce ne seront même que des photos de plateau, posées, révélatrices de la discontinuité haletante de la promenade ou de l’épreuve. L’auteur lui-même, étourdi, incapable de maîtriser sa conduite s’exclamera le soir contre la vitesse mortifère : « Ne courons pas trop vite !... » peut-être pas seulement pour prolonger les plaisirs de la journée mais pour retarder aussi la pénétration, le passage dans le trou noir de la nuit … le trou noir ?


La Devinière
maison natale de Rabelais


Cette tentative d’aller « à la rencontre du soleil » qui signifiait aller à la rencontre du bonheur, du mystère, de Dieu… donc aussi de la mort, des morts, des fantômes chéris, pouvait-elle réussir dans ces conditions ? Fut-elle autre chose qu’un fragment de discours amoureux sur une route balisée où l’espace est en retrait, où le temps s’est fracassé, où l’émotion fut refoulée ?

La linéarité géographique du parcours plus que son temps discontinu sert donc de ressort bien liant aux trois accroches principales du récit : la Devinière de Rabelais (ils n’iront pas à Chinon) ; la ville de Richelieu, la dominante ; le souvenir de l’ami Georges Jouffrault disparu (encore une triade). (On pardonnera au minime géographe la désaimantation de sa boussole qui situait par erreur la Devinière au Sud-Est de Chinon au lieu du Sud-Ouest ; foi de taquin ! Mais le pigiste du journal était-il au-dessus de tout soupçon ?)

« Comment nous arrivâmes au royaume de la Quinte Essence, nommé Entéléchie [Perfection] » 7,

ce n’est pas descript dans la chronique, et j’eusse aimé, mes compères et commères, que Fourré nous contât plus longuement pour la circonstance, comment nos trois panurges d’un jour entrèrent « en joie tant excessive » aux marches du Palais de la Devinière, ce « Palais de la Reine » Quinte Essence, « en silence et grandes cérémonies » mentales. Seules quatorze petites lignes des étroites colonnes du journal effleurent leur prétendue sidération devant «l’abri ardoisier » du « Docteur ès Rires et Gravité », « un immense écrivain de la Renaissance française ». J’eusse aimé, disais-je, que Fourré, habituellement si peu enclin au pathétique, nous susurrât au cornet les raisons de leur épochè à tous trois, de leur suspension du jugement devant le manoir (bien modeste maison en réalité), transis qu’ils furent à l’apparition de ce royaume de la Perfection qu’est l’Entéléchie,

« comme gens extatiques et ravis en contemplation excessive et admiration des Vertus qu’avions vu procéder de la dame [Quinte Essence entièrement sublimée ici] ; et ne fut en notre pouvoir mot aucun dire ». 8

Qu’imaginait-il de la quintessence des éléments alchimiques rabelaisiens ou qu’idéalisait-il de plus subtil, de plus raffiné, de plus précieux du génie de ce lieu, lors des « changements solaires » ? Sidération que l’aimable ami, initiateur du voyage, perpétua sur une photo glacée (qui nous reste inconnue) du conteur angevin à l’ombre – souveraine et invisible – du géant chinonais. Car

« en cette vie mortelle, rien n’est béat [heureux] de toutes parts » 9

et l’émotion rare vécue en cet instant fugace devait passer à la postérité avant qu’ils retombassent dans la vie profane.

Poursuivant son récit, Fourré consacre le tiers de celui-ci à la ville de Richelieu 10 qui est bien le phare du voyage puisque les amis s’y arrêtent longuement, y déjeunent et y devisent.

« Richelieu est une ville extraordinaire, qui dépendait d’Angers sous l’ancien régime, pour la justice… » (le sabre) et « de Poitiers pour la mitre » (le goupillon). Mécontente de cet écartèlement schizophrénique, la Constituante l’enrubanna « au beau département d’Indre et Loire ». C’était un Tour(s) de passe-passe pour lui rendre un peu d’étoffe et d’unité. D’ailleurs - ironie et bienfait du sort -, une petite industrie locale de confection vivotait là, pour vêtir cette vierge ( ?) de petite ville qui n’est autre qu’un vêtement d’apparat, un déguisement. En effet, greffée artificiellement sur un village et un manoir, cette ville nouvelle du XVIIe siècle, obsessionnellement géométrique comme un camp de légion romaine, ne résulte pas d’un besoin économique, militaire ou religieux, mais du seul désir mégalomaniaque de la pourpre cardinalice. On y entre comme dans du beurre par les quatre portes fortifiées toujours ouvertes aux quatre vents cardinaux et percées dans ces remparts d’opéra qui n’ont jamais subi – heureusement pour eux - l’épreuve du feu. Une pièce montée d’inconsistance et sans histoire(s).

Devant un tel artefact, comment se charpente l’imaginaire du touriste Fourré ?

« Sous le soleil estival, une délicate animation fleurissait de sa vie familière l’agréable cité […]. Une noce tout entière y prenait l’apéritif. Sa joie était charmante et sage en son sourire multiple […]. Et nous avons déjeuné en commentant les fastes du somptueux et puissant ministre de Louis XIII, qui sut faire édifier […] de si nobles demeures casernières […]

Le Chinon est excellent ».

C’est dit, entendu : des frivolités florales, policées et autoritaires. Le narrateur reste dans l’artefact et l’insincérité et coupe court à tout pathos arquebusier par cet art de la nuance, de l’éviction et de la chute, par le resserrement des lèvres et des maxillaires sur le suave nectar qui sanctifie la vadrouille. L’artiste aurait pu se saisir


Peut-être Fourré et ses compagnons ont-ils déjeuné
à l’hôtel du Faisance jour-là ?


de mille vérités historiques, géographiques, sociales ou autres, plus percutantes les unes que les autres selon la posture choisie. Il retient celle de la poésie mièvre et de la joie de vivre, c’est vrai. S’agit-il aussi de la sienne ? La vie – superficielle – des gens présents et l’architecture l’accaparent. La légende du Cardinal le fascine : la légende. Fourré ne baigne-t-il pas ici dans une facticité qui l’imbibe et où sa porosité le disloque et l’entraîne à des effets de manches ? (Sapristi ! l’humour me fait-il défaut ? Voire).

Mais il sied par politesse (laquelle, selon ses historiens atteint son apogée en France en 1950, et non sous Louis XIV), de n’exhumer dans la conversation et son récit que le « sourire multiple », le « souriant accueil », c’est-à-dire l’envers de la violence pétrifiée dans ces pierres. Car la vérité n’a pas de place

dans le monde, elle blesse et peut briser le lien social. C’est donc avec une adresse de chat, cha-cha-cha, chatoyant, chat perçant, par des chas, entrechats chaloupés, chamarrés, que Fourré le chafouin, le matou, le mateur, sans chahut, sans chagrin, nous chatouille en chantant les « remparts figuratifs » (sic), c’est-à-dire leur pompe symbolique et dérisoire, ainsi que les « beaux hôtels Louis XIII, d’une saisissante uniformité » ou les « nobles demeures casernières » (c’est moi qui souligne). Grâce à l’échappatoire de la dégustation, ces confidences critiques, allusives et ciselées sont aussitôt réprimées et dissoutes dans la gastronomie (le vin de Chinon et peut-être les Bavaroises nénettes). En France, tout finit par une bonne bouffe, dit-on. Et je comprends enfin ma réticence après la lecture de ce texte : le procédé stylistique ingénieux ne laisse pas sa place au lecteur et lui fait donc violence. Il établit un rapport dominant (l’auteur) / dominé (le lecteur) qui empêche la connivence de s’ établir entre eux , ainsi que le surgissement du plaisir freudien dont je parlais tout à l’heure. C’est une mondanité qui participe d’une pensée de la domination, que Fourré l’ait conçue telle ou pas ; et probablement pas. Encore qu’en mettre plein la vue aura pu le séduire ; séduction oblige.

Tout porte à croire que ce voyage à Richelieu, effectué bien avant la publication de son présent récit, fut le prélude à l’écriture de La Marraine du Sel, ce qui n’est pas rien. La lecture attentive et préalable par Fourré de « l’excellente monographie » de la ville, « qui se vend chez le libraire de la Grande Rue » peut encore étayer cette supposition.

Ici encore, comme à la Devinière, le Kodak à soufflet mettra en boîte l’image célèbre du fumeur débonnaire assis de biais, en amazone sur la margelle de la fontaine de la place des Halles, un pied ne touchant plus le sol (velléité de lévitation ?) et l’imperméable sur le bras. [Cette photo, d’ailleurs, sera immanquablement retouchée, excisée de l’impertinente cigarette pour se conformer à je ne sais quelle loi anti-tabac - comme le fut la photo de Sartre dans une circonstance comparable - pour illustrer la couverture du luxueux catalogue de l’exposition qu’organisera la Bibliothèque Nationale de France en 2009 pour le cinquantenaire de la mort du poète, ou en 2076 pour le bicentenaire de sa naissance… Mais d’ici là, « nos plus chers secrets » auront été mis en BOUTEILLE pour « UN AUTRE MONDE », et « la pendule [aura] refermé son judas de bois » 11.


Fourré à la fontaine,
Richelieu, 1955


Ne cherchez pas, lectrice(s ?), lecteur(s ?), subrepticement, à me faire dévier de la trajectoire de nos autonautes ! Cette photo, donc, (une des dernières) du poète à la fontaine est bien l’immortalisation de la présence éphémère de l’écrivain âgé, l’immobilisation de son passage, de son fantôme dans cette ville fantôme. Témoignage de son effleurement du monde, entre l’ombre et la lumière, sous le bruissement des feuilles, de son frôlement léger des choses et des êtres, du blanc TIXADOR au rose BABONNEAU, au gris ALLESPIC et au noir de LANGUIDIC, selon la progression même de son œuvre, image d’une temporalité subtile, archivage de l’effacement… Misère de la photographie…

« Peut-être n’y aura-t-il plus de siècles après le nôtre.

Peut-être qu’une bombe aura soufflé les lumières.

Tout sera mort : les yeux, les juges, le temps. Nuit. 

O tribunal de la nuit, toi qui fus, qui seras, qui es,

j’ai été ! J’ai été ! Moi… » 12

Et la balade somme toute ensoleillée se poursuit et se termine par deux confrontations plus radicales justement, avec la nuit et les humeurs de Saturne.

La courte séquence assez remarquable consacrée au « souvenir impérissable d’un extraordinaire ami de toute une vie » est la plus homogène, la mieux sentie, la plus apaisée, toute entière habitée de mélancolie sincère exprimée par des phrases longues et cadencées. Les évocations ondoyantes du passé de cette absence-présence s’acheminent vers la chute finale irréparable au présent de la contingence absolue : « Georges Jouffrault n’est plus… ». Les pointillés appellent encore à la méditation. Plus de photo ici, évidemment, le moi submergé s’efface devant le fantôme de l’ami perdu.

Après, reprennent les phrases courtes du temps brisé qui harcèle :

«  Il va falloir partir vite […]. Les ombres s’allongent. C’est la clôturede notre journée. Le soir vient… ». Et le retour s’effectue DANS la nuit. Après cette course diurne qui était la concrétisation, la cristallisation d’un désir (le feu solaire), la nuit devient un objet indésirable et l’on sent sourdre l’angoisse dans l’expression de cette vision noire, d’autant qu’ils commencent par détaler grand erre dans le tunnel obscur de la route forestière. Et ces phares jaunes qui scrutent et s’enfoncent jusqu’à l’infini des boyaux de l’enfer… Et, précédant chaque virage un peu resserré au coin d’un bois, contre un angle de mur ou un parapet de pont, ces changements spasmodiques de vitesse dans un râle hoquetant des cylindres, aussitôt suivis d’une vibrante accélération agressive pour tenir les temps… dirait-on… Et cette fatigue de la journée… Tout cela ne contribue pas peu à énerver gens et bête qui elle, spécule gibier.

Au chien, en effet, dont le voyageur caresse le crâne pour le calmer, ami de l’homme et son miroir (encore), est dévolue la fonction mythique de psychopompe, de guide de l’auteur pétrifié dans la nuit des enfers. Comme la nuit et la lune, le chien est la mort.

Et ce clair de la lune, comme l’ami de Pierrot, n’a plus de feu, rien qu’un croissant d’argent de lumière froide, indirecte, réfléchie, un souvenir. C’est par cette belle image conventionnelle et séductrice que Fourré conclura la narration de ce glissement aux lisières de la mémoire et de l’imaginaire. « Ne courons pas trop vite ! » se murmurera le poète dans un souffle inquiet. Le renouvellement du monde et des êtres, et pour nous son corollaire opposé, le passage de la vie à la mort (le retour) seront les plus lents possibles, par la connivence de l’automobile et de la lune qui distilleront à vitesse plus lente, les morsures d’un temps devenu trop fluide.

« Aux sons des cloches d’Angers, mon cœur bat comme clochettes…Est-ce qu’il est trop âgé ? Ou bien que la mort est prête

à venir toute allégresse tirer la corde en mon cœur des cloches de la jeunesse, ah ! – tant qu’on en meure ! » 13

Si le style de la fin de la nouvelle est plus aisé que celui, rapide, du début, c’est que l’action s’est affranchie du temps. Le souvenir de l’ami et la venue de la nuit conduisent à une réflexion qui exige un roulage régulier de l’auto. Tout arrêt nuirait à la méditation et au recueillement. L’heure appelle à la suspension du temps, à l’inverse de ce qu’on toléra dans la journée, exception faite du déjeuner. L’auteur ne vit pas ici cette amitié avec le temps que vivait Georges Duhamel dans le voyage A PIED. Les talents formels évidents du conteur ne font pas oublier que la chose et le mot, le fond et la forme, en art, se révèlent l’un à l’autre, intimement unis et réciproquement se transforment. Ce récit très adroit a l’attrait totalisant du dessein et le trait tourbillonnant du dessin, mais la tornade blanche du pinceau efface trop le contenu du paysage. Fourré n’ambitionnait pas une exégèse mais seulement un pur divertissement littéraire dont le sens n’est pas explicité. Encore faut-il distinguer la réalité de l’excursion de son récit. Celui-ci, pour moi, traduit un échec partiel de l’expédition dissimulé par un talent nourri d’insincérité. C’est une fuite interminable qui laisse espérer des choses vagues. Comme il faut faire très vite, les arrêts même sont contrariés par de nouveaux départs. Les sensations se pressent et s’écaillent, tant la réalité s’évade et tant se perd l’essence. Il n’y a pas d’effusion (sauf à l’égard de l’ami). L’auteur s’est laissé conduire mais n’a pas éprouvé la joie de la vitesse. A la fin, il cherche à freiner. La libération espérée n’est pas venue. Il s’est laissé dévorer, n’ose l’avouer et son habileté stylistique sert d’échappatoire à cette cachotterie. Son récit d’ailleurs, serait-il une mise au net pour tenter d’y voir clair dans cette attente insatisfaite ? Le texte, alors, donnerait corps à la pensée du moment sans pouvoir la nommer. C’est une musique intérieure difficilement audible.

A l’inverse, il se peut aussi que cette course circulaire et hallucinatoire, par son déplacement d’air même, ait stimulé chez Fourré la création, en l’aiguillonnant d’un sentiment d’urgence. Ou que, par la palette impressionniste des images éclatées et papillonnantes, perçues ou rêvées, lui surgissent à l’esprit les imprévisibles fulgurances qu’il versera par flots dans son œuvre future. Cette ambivalence possible et probable m’évite un jugement trop radical.

Voilà donc par antiphrase, une étrange et savante accusation contre le tourisme. Par ce voyage d’agrément, ils veulent en un jour voir trop, trop loin, trop vite. L’innocence fourréenne – présumée – est victime de la tentation volontariste de possession du monde que feint de permettre la technologie. L’automobile n’est pas l’outil rêvé pour se reconquérir. Elle les conduit à une fragmentation douloureuse, à un éclatement des temporalités d’où la réalité n’est perçue que par touches discordantes. On le voit bien tout au long du récit, pendant les parcours, à la Devinière, à Richelieu, où le réel n’est plus que l’ombre de lui-même et où il est très problématique pour l’auteur de saisir « le langage des fleurs et des choses muettes » ! 14

Or c’est le travail du poète que magnifier le réel sans le recouvrir de draperies aseptisantes, saisir la vérité pour la hisser à une vérité plus forte, vers une surréalité. Il est patent qu’ici le monde lui échappe. Il ne voit pas la terrifiante présence du réel (notamment dans la cité du cardinal, et encore une fois, pour autant que le récit reflète la psychologie du voyage, ce qui n’est pas sûr). Tout est rêvé : c’est le comportement typique du touriste pressé. Le récit devient la métaphore du mirage que construit le touriste médusé par la légende que la culture a déposée dans les lieux (Rabelais, Du Plessis, le bocage poitevin, les bois giboyeux d’Argenton Château, etc.). Incapable de vivre le présent, il est ensorcelé par des projections fantasmatiques. On dira que Fourré est justement allé à la rencontre du passé. Mais c’est un passé imaginé, enchanté, mensonger où le fantasme investit le sens. Le touriste transfère sur les lieux qu’il côtoie (plus qu’il ne visite) et leur histoire, ses préférences subjectives et construit ainsi une nouvelle réalité subjective. Le regard ne porte pas sur l’objet visité ni sur la mémoire du grand ancien mais sur soi-même. Il ne rêve pas seulement à des morts, à des absents, mais de lui-même. Il accède ainsi à son identité revisitée par l’édification ou la reconnaissance de son altérité avec le lieu qu’il effleure du regard et de la pensée. N’est-il pas symptomatique que la violence fossilisée du site richelais, à laquelle il est très sensible et qui pourrait le phagocyter dangereusement, le conduise à évoquer une noce banale et conclure sur les plaisirs de la table pour se protéger ? Pressentait-il ici (comme je l’ai vécu moi-même dans ce bourg carcéral), une menace pour son intégrité ? En tout cas, par l’effleurement poli de toute chose qui est sa règle de vie, il n’en pipe pas un mot.

« Noli me tangere » 15 : ne me touche pas… et poursuis TON chemin : discrétion qui conforte, et découvre à la fois, l’inclination individualiste.

(Entre nous et en confidence, l’identité à laquelle nous sommes tant attachés, suppose la croyance – et non la connaissance – en une nature humaine qui est encore une illusion métaphysique, transcendantale et rassurante. Mais cela serait un tout autre débat).

Ainsi, en touriste mimétique et peu critique, il rêve le réel, comme il rêve le passé. Même la réalité flétrie du passé se trouve dans le mensonge et l’illusion. Je doute que cela ait été le but conscient de sa démarche car, dans les notes ultimes qu’il a laissées, peu de temps après, pour son projet d’écriture de Fleur de Lune, un nouveau roman, Fourré voulait atteindre à toujours plus de FEROCITE. Or, celle-ci naît du réel. Ce serait alors involontairement qu’il aurait versé ici dans ses tendances exquises et oniriques du glissé.

« Notre voyage à nous est entièrement imaginaire, voilà sa force.

Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé.

C’est un roman, rien qu’une histoire fictive ». 16

Cette impossible rencontre du soleil s’avère être la nouvelle des absents. Fourré tente de nous y décrire l’indicible et la dégradation du souvenir par cette

« touche délicatement esquissée en des traits à peine signifiés » 17

qui deviennent des

«  ILLUSTRATIONS

d’images absentes

de textes absents

qui étaient elles-mêmes

qui étaient eux-mêmes

DES ILLUSTRATIONS

de textes absents

d’images absentes

qui seraient eux-mêmes

qui seraient elles-mêmes

LEURS ILLUSTRATIONS » 18(18)

… ultime délicatesse et perfection de l’effleurement : la virtualité où s’efface la relation humaine… Qu’en est-il alors de l’homme ? ...

Alain Tallez


Notes

1 Cf le texte de Maurice FOURRE dans FLEUR DE LUNE n°16 : « Promenade à la rencontre du soleil pour saluer RABELAIS et RICHELIEU », relecture nécessaire sans laquelle ce petit travail ne serait que vacuité esthétisée.

2 Sigmund FREUD, « La création littéraire et le rêve éveillé » (1908) in : Essais de psychanalyse appliquée. Traduction de Mesdames Edouard MARTY et Marie BONAPARTE (1933).

3 Trait qui rappelle furieusement cet autre selon lequel le soleil ne se couchait jamais sur l’empire de… CHARLES QUINT  !

4 Paul FORT, Ballades Françaises

5 Maurice BLANCHOT. « René CHAR » in : La part du feu.<

6 Léon Paul FARGUE né, comme FOURRE, en 1876. Le piéton de Paris (1939).

7 Entéléchie = Perfection. François RABELAIS, Cinquième livre. Chapitres XVIII, XIX et XX.

8 Ibid, chap. XX.

9 F. RABELAIS, Le quart livre, chap. XLIV.

10 Chef-lieu de canton de l’Indre et Loire, arrondissement de Chinon, 1900 habitants dont 1700 agglomérés intra-muros en 1955

11 M. FOURRÉ, La Nuit du Rose-Hôtel et Tête-de-Nègre

12 Jean-Paul SARTRE, Les Séquestrés d’Altona

13 P. FORT, « Chanson des cloches folles » in Ballades angevines.

14 Charles BAUDELAIRE, « Elévation » in : Les Fleurs du Mal

15 Evangile de JEAN, 20, 17

16 Louis Ferdinand CELINE, Préface à Voyage au bout de la nuit.

17 M. FOURRE, La présente nouvelle : voir note (1).

18 Michel BUTOR, Illustrations II.