Le Chapelet d'étincelles

... du Président


Cela peut être une définition de l'art, valable pour toutes ses polyphonies : la pierre qui crépite sous le ciseau, la toile qui flambe sous la brosse, la lumière du vitrail qui paillette le béton, les pizzicati qui émotionnent les rockers, "les grelots qui tintent à la porte" et annoncent l'arrivée à Paris de Léopold, dans La Nuit du Rose-Hôtel. Les étincelles de la surprise et du bonheur d'une révélation passagère ou persistante offerte par l'artiste, les étincelles, ces "filles du feu" nourrissent nos "chimères" et fleurissent l'esprit de l'amateur d'art comme un chapelet de fleurs d'hibiscus ceint au cou du voyageur inquiet lui rend l'enthousiasme de poursuivre son rêve.

Ces étincelles du hasard, ces fragmentations de la lumière et de la connaissance, ces étoiles filantes, j'aimerais les gober, les nouer dans mes neurones, ne pas les laisser filer pour en préserver la chaleur et le feu, en reconnaître les sources et les cibles, en mépriser la trajectoire pour leur donner cohésion et sens, sinon les justifier. Étincelles : jaillissement d'un nouveau savoir à retenir, à comprendre.

Manie du rationnel et de la logique aristotélicienne, pourtant si éloignés de la complexité du réel et de l'affectivité de l'?uvre d'art, native et expérimentale chez le créateur, réceptive chez le lecteur.

Mais c'est bien ce sentiment de dispersion que nous ressentons devant l'accumulation progressive d'informations, furtives ou ostensibles, qui nous parviennent sur la vie et l'?uvre de Maurice Fourré, et que nous tentons d'ordonner pour trouver des corrélations.

À l'observation de nos publications, désormais souvent thématiques, nos adhérents lecteurs et informateurs auront remarqué notre souci de cohérence, malgré le fractionnement des repères. Après la présentation d'un texte ou d'une analyse, nous parviennent des remarques ou documents complémentaires qui auraient pu ou dû s'intégrer au travail précédent. Preuve de la richesse de la matière encore inexploitée, preuve que nous sommes lus, aussi, preuve que le hasard nous a desservis, ou encore que la dispersion des matériaux entrave une élucidation critique.

Les causes en sont connues : rareté et confidentialité des archives; disparition progressive des rares témoins de la vie de Maurice Fourré; singularité absolue de l'auteur dans son époque, qui l'a maintenu sur les marges, démarquage expliquant les faibles tirages éditoriaux sans publicité aucune; ?uvre réduite mais flamboyante, déstabilisante, et d'influence certaine chez nombre d'écrivains avisés et de renom, mais discrets sur l'identité et la production de cette sorte de bijou de famille gardé en réserve; rareté, anonymat des chercheurs ... désintérêt patent des grandes bibliothèques, nationale et régionales, et notamment des régions Bretagne et Pays de la Loire, silencieuses malgré nos sollicitations.

L'enfouissement et la disparité des sources sont des composantes naturelles de toute recherche, et je ne l'aurais pas relaté ici si nous n'étions persuadés qu'une meilleure coordination est possible entre nos rabatteurs de pierres précieuses. Notre recherche se fonde sur le texte et la preuve, et le décryptage de l'imaginaire fourréen passe par l'auscultation du réel, de sa réalité vécue. Nous invitons donc instamment et amicalement les détenteurs de documents, manuscrits, lettres, photos, indices même indirects (la mémoire, par exemple) à nous contacter afin d'harmoniser les démarches, puisque nous visons la publications des ?uvres (presque) complètes. Écrire n'est pas seulement une technique, mais aussi et surtout une manière de penser. Toute information, même fragmentaire, peut témoigner d'une manière d'être. Tout indice, toute étincelle, brillance éphémère d'une découverte factuelle peut enrichir le discours critique. Il n'est évidemment pas question de figer une ?uvre non systématique, souvent insaisissable, dans des interprétations conceptuelles totalisantes et incontestables. De chaque étincelle, nous attendons une rupture, un déséquilibre, une accusation, la remise en doute salvatrice de nos catégories intellectuelles contingentes, pour fuir de possibles contresens, ne pas décolorer la magie et la sorcellerie, ni corrompre "le beau royaume de caresses, d'atrocités et de risques acceptés" (La Marraine du Sel), c'est-à-dire, le beau royaume de la poésie.

Il existe une autre recherche, plus fine encore, à croiser avec les précédentes : celle des signes. Non pas seulement l'étude des signes littéraires qui s'intègre normalement dans la recherche déjà évoquée; mais aussi l'étude sémiologique, la vie des signes fourréens dans la vie sociale contemporaine et, évidemment, la vie littéraire. Ils sont innombrables, invisibles, décelables par les seuls fureteurs de la dérive (comme disaient les situationnistes). Une multitude d'insaisissables indices qui nous interrogent, parfois nous fascinent, ne relèvent pas tous de l'hermétisme et témoignent de l'évidente influence, proche ou lointaine, qu'exercent aujourd'hui les ?uvres de Fourré.

Nous pensons que la collecte minutieuse de correspondances humaines, spatiales, temporelles, thématiques, évènementielles ... peut présenter un intérêt, non seulement esthétique, mais aussi explicatif. Et un réseau Fourré souterrain transparaît à travers des livres et des auteurs à la mode et réputés. Des signes nés d'un tissu relationnel et social, qui n'ont pas qu'une valeur anecdotique, et tissent une géométrie arachnéenne et une vie impalpable et pourtant réelle, passant certainement par le néosurréalisme, qui prolonge l'irradiation de notre auteur dans le monde contemporain.

"C'est un Noble-Né (...) un seigneur grandiose (...) On l'a dit toujours vainqueur. (...) Un être (...) universellement dangereux ..." (Tête-de-Nègre).


A. T.