La Cravate écossaise: une nouvelle inédite

Sous le rapport de la quantité, Fourré n'est pas plus un "grand nouvelliste" qu'il n'est un "grand romancier", mais c'est toujours, comme l'autre, un grand architecte : à ses trois nouvelles de jeunesse, dont l'une semble irrémédiablement perdue, font pendant trois nouvelles "de vieillesse", contemporaines de la rédaction de ses trois derniers romans. Parue en 1956 dans Le Courrier de l'Ouest, la plus longue, Tryptique des souvenirs d'enfance, a été recueillie en 1976 par Philippe Audoin dans Maurice Fourré, rêveur définitif. Parue en 1955 dans une revue d'étudiants dirigée par un dénommé Jarry, Le Papillon de neige a été publié dans le numéro 5 de Fleur de lune. Comme les deux premières, Magie des univers mystérieux de l'enfance puise sa matière dans les souvenirs les plus lointains de l'auteur, né, rappelons-le, en 1876. Pour l'exhumer à son tour, nous avons préféré lui donner le titre plus imagé de La Cravate écossaise, figurant en sous-titre à sa parution dans Le Courrier de l'Ouest. Davantage encore que dans les deux autres, on y rencontre des échos de Tête-de-Nègre, grand roman testamentaire auquel Fourré venait de mettre la dernière main. Rappelons-nous, dans la première partie, la scène de la note de français: "Je vous mets un zéro pour votre triste narration individuelle ..." Ici, comme par miracle, le zéro de conduite se transforme en dix. Vétilles que tout cela. Fétichisme du carnet de notes ! Mais qui, mieux que Fourré, a su dire l'influence traumatisante de l'évaluation numérique, donc abstraite, des performances scolaires sur des esprits en proie à la fièvre de la "vraie vie" ? Aux chiffres, Fourré préfère les lettres, grâce auxquelles, dans la tête du cancre affabulateur, toutes les écoles peuvent devenir buissonnières. C'est un homme de qualité.

Bruno Duval

La Cravate écossaise


Magie des univers mystérieux de l'enfance

Nicolas était un enfant plus malicieux que moqueur. Il n'était pas méchant, mais s'enivrait de ses malices.
Nicolas était un farceur.
Sa mère, le découvrant si turbulent entre ses sages frères et s?urs, disait avec une inquiète et souriante sévérité :
- Notre Nicolas est un vrai petit diable. Ses yeux sont comme des pistolets. Il est malin comme un singe ...
Parfois le garçon s'enfonçait dans un silence.
- À quoi rêves-tu, mon petit Nicolas ?
La magie d'un univers mystérieux, qui entrouvrait ses labyrinthes obscurs sous de célestes immensités éclairées de boules astrales, semblait frôler d'un souffle d'outre-monde l'enfant soudain muet comme un homme.
- Je préfère te voir rire, Nicolas, disait sa mère. Le visage de sombre poète, dont tu te masques tout à coup, m'inquiète.
Durant ces silences mystérieux, s'offrait à l'imagination de Nicolas la magie du monde. Âgé de trois ans, il avait subi, dans son intelligence fragile et son inconstante sensibilité, les chocs du saisissement devant l'incompréhensible, en quelque insolite évènement dont ne songeait à rire le minime expérimentateur ...

A la foire Saint-Lô, sous les tours colossales du château d'Angers, sur la montueuse place triangulaire, on achetait jadis aux enfants des moulins de papier coloré, qui tournaient au souffle timide et hasardeux d'avril, à l'extrémité d'un jonc flexible, et des oiseaux de terre crue qu'on emplissait d'eau pour souffler par la queue perforée un gazouillis chanteur, pour les nids du printemps sous les murs de Saint-Louis.
La foire Saint Martin sentait les châtaignes grillées. `
Sur l'antique place des Halles, aujourd'hui place Imbach, de temporaires constructions en bois, que l'on appelait les bancs, présentaient aux acheteurs des tissus, de la quincaillerie, de la vaisselle et vendaient des jouets.
Pourquoi Nicolas voulait-il toujours arrêter sa mère devant l'éventaire d'une marchande de cravates multicolores, rangées bien à plat sous le ciel tendre et discret d'automne ?
- Suis-moi bien, Nicolas ... Ne t'attarde pas ! ...
La vieille marchande, immobile comme une cire, guettait Nicolas d'un ?il vigilant, derrière l'étalage forain.
D'une vive main de ouistiti, l'enfant Nicolas a touché une cravate écossaise et dérangé tout l'alignement.
- Voilà un petit garçon très mal élevé ! dit la marchande.
La maman s'arrête, se retourne. Elle regarde la vieille femme dans les yeux, et dit, d'une voix tremblante de colère contenue :
- Vous avez raison, Madame. Mon enfant a été fort mal élevé. Pour le punir, je ne lui achèterai pas de cravate.
Suffoquée de regret, la vendeuse répond d'une voix de miel :
- Pardonnons aux enfants ! Le vôtre est pétulant parce qu'il a été bien soigné : il est en bonne santé. Ce petit est charmant. Il se repent gentiment d'un moment de vivacité, et mérite une cravate, qui l'embellira plus encore ...
- Non, Madame, répond la maman. Vous l'avez trop dit : cet enfant est mal élevé. Il mérite une punition dont il se souviendra toujours. Qu'il observe bien votre magasin ! Ni pour ses frères et s?urs, ni pour lui, je n'achèterai jamais à votre étalage une cravate, que je pensais déjà leur offrir...
Nicolas a poussé des hurlements.
Il n'écoutera plus sa mère qui lui disait :
- Allons-nous-en, maintenant ! La marchande a reçu la punition de son impolitesse ...
Nicolas se roule sur le trottoir en criant :
- Je veux une cravate.

Sa mère a dû le traîner hors des bancs de la foire.
Malgré toutes les explications d'une maman qui cessait de sourire, Nicolas a été des années avant de comprendre par quel mystère affreux, il avait été, et ses frères avec lui, privé d'une cravate d'homme, pour infliger une sanction à une marchande, dont l'étalage avait été offensé par un pétulant garçon, moqueur et repentant.
- Je veux ma cravate écossaise.
Le soir à la maison, la mère en dînant a tout raconté au papa.
Éclatant d'un bon rire, le père interpelle Nicolas :
- Tu n'as rien compris à ce qu'a dit ta mère à la marchande, mon pauvre petit. Il n'était pas question pour toi d'une cravate. C'était une farce ! ...
UNE FARCE.
Alors Nicolas ne saura plus quel nom donner à tout ce qui est incompréhensible, dans l'immense et changeant univers qui entoure, de toutes parts, son c?ur avide et ses yeux curieux.
Pour l'emmener coucher, sa mère lui a dit :
- Il est temps de dormir, Nicolas. Regarde bien la pendule : il est minuit.
- Comment se fait-il, songe Nicolas, que la grande aiguille marque minuit quand il fait encore jour ? ...
- Au lit ! dit la maman. Nous sommes au milieu de la Nuit.
- Alors pourquoi y a-t-il, au plafond de la chambre enfantine, les mouvants reflets fragmentaires du soleil, qui descend lentement derrière les eaux fuyantes de la Mayenne et de la Sarthe réunies ? ...
MYSTÈRE.

Plus âgé de quelques années, Nicolas a été conduit, comme demi -pensionnaire, dans une curieuse institution privée du haut de la ville, petite école aujourd'hui disparue, où ses parents pensaient que la turbulente singularité du nouvel écolier rencontrerait plus d'indulgence et de compréhension charmée.
- C'est un enfant magique, confiait bientôt à sa femme, songeuse et maternelle, le maître de la puérile université. Nicolas invente des farces secrètes, tellement extraordinaires que je reste parfois quelques jours avant de découvrir la malice ingénieuse et comique d'un évènement en apparence naturel, qui me déconcerte et me ridiculise ... L'ingéniosité imaginative d'un petit diable, sournoisement en éveil, m'enveloppe patiemment d'inventions étranges et tortueuses, jamais méchantes, mais mystérieuses, et qui faussent soudain, dans un rire étonné, sur un point minime délicatement choisi, les rapports de ma personne physique avec le curieux et fascinant univers qui nous entoure ...
Dirigeant une classe de quarante élèves, d'âges divers et souvent déchaînés, le disert professeur, au surplus de tempérament débonnaire et rêveur, pouvait-il déceler dès son éclosion le mystère narquois d'un des nombreux évènements imprévus, naissant dans le cycle foisonnant de ces journées tourbillonnantes, parmi la rumeur et l'agitation multiple d'une république enfantine ?
- C'est très difficile ! disait le bon chef d'institution, s'essorant le front avec un mouchoir brodé de son nom. Dans mes moments de lourde lassitude, ce curieux enfant, qui m'observe en silence, m'enveloppe d'un monde de charmes, que je sens m'envoûter trop gentiment. Et je ne sais jamais en quel point mystérieux se prépare le rire, ou le sourire, qui va naître et m'étourdir, en m'étonnant et malgré moi m'amusant de rire...
- Tu me fais sourire de toi, mon pauvre Émile !
Il y avait une cloche dans la cour de l'école, pour signaler la rentrée dans la salle d'études. Émile a mis trois mois à s'apercevoir que le cordonnet qui lui permettait de faire tinter le bronze et qu'il rencontrait jadis bien à portée de sa main distraite, lui imposait graduellement d'entreprendre, sous les yeux trop attentifs de la confrérie écolière, un bond, chaque semaine grandissant, pour l'atteindre.
- Ce sont les intempéries du ciel - nuages de rêve, lune mielleuse, impérial baiser solaire - qui ont affligé et racorni le cordon, annonciateur de nos heures de labeur et de récréation, expliquait déjà Nicolas, lorsque le pauvre maître s'aperçut qu'une secrète main anonyme avait rogné chaque jour quelques fils du chanvre.
Une légendaire semaine, la flamme des papillons du gaz se plut à effectuer des bonds étranges, faisant passer de la lumière infinie à l'ombre éternelle les élèves en rumeur diabolique dans la salle d'études. Et le pauvre Émile courut trois fois se faire bafouer au bureau de la Compagnie du Gaz, où il venait réclamer contre une intrusion des eaux de la Loire dans son tuyau de plomb, avant qu'il eût suspecté l'intervention d'une main magique ...
On sut apprécier aussi, dans le petit institut privé, l'aventure d'un chapeau directorial, qui fut connu assez vaste naguère pour coiffer aisément la tête puissamment meublée du chef bienveillant et responsable des Études élémentaires, et qui, progressivement, ne pouvant plus s'enfoncer jusqu'aux deux oreilles, restait perché sur la cime d'un crâne oblong de penseur dolichocéphale. Un journal entier, avec les réclames et les insertions des officiers ministériels, avait été, par bandes hebdomadaires, insinué secrètement entre le cuir et le feutre.
- La tête de notre maître grossit de jour en jour probablement ! observait poliment Nicolas impassible et songeur.
Un jour inoubliable, on allait découvrir M. Émile, qui dormait dans la cuisine, accoudé sur la table ménagère, un litre vide entre les bras.
- Je n'ai jamais touché à cette bouteille, retrouvée près de mon visage, quand je dormais si las, disait le maître.
- Monsieur le Chef l'aura peut-être saisie en rêvant, répondait Nicolas, voilant sous une frange de cils baissés ses yeux pétillants et tendres.
Chaque soir se déployait, dans la classe centrale de l'école, la cérémonie solennelle du carnet, où le chef d'Institution devait apposer méticuleusement la série des notes méritées par les élèves, sous la responsabilité de sa signature, suivie d'un paraphe anobli d'arabesques savamment graduées.
Le grand drame commençait.
Depuis trop longtemps, Monsieur Émile rencontrait de diaboliques difficultés pour administrer sa signature, sur la page du carnet que lui présentait Nicolas, dans la redoutable arène écolière, où guettait le maître hésitant, toujours plus resserré, un cercle fixe d'yeux étincelants. Paré de mansuétude, faible, aimable, passionnément curieux de l'innombrable mystère enfantin et de l'univers créateur de ses fantaisies toujours renaissantes, cet homme trop bon en était arrivé à s'impatienter légèrement, à se lasser plutôt, durant la clôture des journées trop lourdes pour lui, quand il avait terminé son enseignement quotidien.
Il avait tout subi de la bataille enfantine, au moment du jeu cruel, quand il essayait de rassembler sa pensée, pour mesurer , à l'intention des attentifs parents d'élèves, le résultat de ses efforts hasardeux ...
Un jour c'était l'encre de sa plume qui ne prenait plus sur le papier du carnet passé à la cire. Le lendemain, la plume était cirée et n'acceptait pas l'encre. Le gaz s'éteignait, et pour le rallumer les allumettes étaient mouillées. M. le Chef sortait des allumettes neuves de sa poche : c'était le plâtre du mur qui était imbibé. Tout s'allumait : c'était la table qui culbutait du haut en bas de sa petite tribune ...
Lassé soudain au-delà de tout, découragé, rassemblant ses dernières forces de combat ou de diplomatie patiente, le maître relève la tête soudain, replie le carnet sans écrire, le tend à Nicolas, parmi la stupeur muette du troupeau enfantin, et dit doucement :
- C'est fini, mon enfant. Je n'écrirai plus moi-même sur votre carnet. C'est vous qui demain inscrirez sur la page blanche la note que vous jugerez avoir méritée; et vous signerez pour le maître, qui se tait.

Au lendemain de ce jour, le curieux moment est survenu où Nicolas, assis devant le bureau d'enseignement directorial de la petite école, a signé ses notes .... Il les présente maintenant à sa mère, qui regarde, étonnée, le carnet, puis l'enfant.
Tout d'abord, la maman semble ne rien comprendre. Puis elle interroge Nicolas, qui lui explique à peu près ceci :
Le petit magicien s'est transformé en tout son être dans une seule journée. Depuis le matin jusqu'au dernier coup de cloche, il s'est fait voir diligent, travailleur, respectueux et discipliné. Dans son éblouissante transformation, il a fasciné toute la classe et le maître, comme le prince charmant des écoliers éclos d'un rêve merveilleux de la nuit féérique.
À la fin de la journée, il a présenté poliment son carnet à M. Émile, qui le lui a rendu pour que la nouvelle Perfection trace Elle-Même ses appréciations touchant les mérités qu'elle a bien voulu déployer durant le jour écoulé.
Courtois, légèrement souriant, Nicolas ne pensa pas se permettre d'apposer sur la feuille des aveux, une note qui fût supérieure à son zéro habituel, que suivit sa signature, sans paraphe.
On vit alors une chose extraordinaire, beau témoignage d'une estime particulière. Le chef de l'institution, prenant des mains de Nicolas la plume, traça sur le carnet, devant le zéro, un bâton qui donnait un dix, faisant monter l'appréciation du néant absolu au maximum de la considération écolière. D'autre part, Émile daigna enrichir de son savant paraphe la maigre signature où Nicolas s'était contenté d'un mot.
La maman bienheureuse a tout compris... Le petit diable acceptant la lumière vient de faire sa mue matinale dans un beau costume d'or ! ...
Pleurante et rieuse, rayonnante, elle se penche sur Nicolas, l'embrasse et dit :
- Mon pauvre chéri, pour ta récompense, je vais t'offrir, dans l'émerveillement de nos espérances, la plus belle cravate écossaise ....

Maurice Fourré

Le Courrier de l'Ouest
26 janvier 1956