Six lettres de Maurice Fourré à Jean Paulhan (II)

Les deux premières de ces six lettres ont été publiées dans Fleur-de-Lune n° 9. Voici donc, après une interruption due à la richesse du matériau traité dans Fleur-de-Lune n° 10, les quatre dernières, datées de 1955 à 1958.



Angers
le 4 janvier 195

Mon cher Maître et Ami
Je serais bien heureux s'il m'était permis d'avoir la chance de vous voir, venant à Paris pour le service de presse de La Marraine du Sel, qui aura lieu après-demain, vendredi 6
M. Hirsch pourrait, en vue de vous déranger le moins possible, me transmettre le message de votre intention ; et je serais à votre disposition, le jour même ou à un autre moment
Je puis d'autre part vous donner mon adresse. L'Hôtel Littré étant occupé encore, je crois, par les Américains, je descendrai tout près de la gare Montparnasse, Hôtel de Versailles, 60, Boulevard Montparnasse, téléphone Babylone 01.25
J'ai l'espoir de vous communiquer immédiatement une offre d'André Breton, relative à la publication éventuelle de l'équivalent de dix à douze pages dactylographiées de Tête-de-Nègre dans le premier numéro d'une revue intitulée Le Surréalisme, même1. Naturellement, je suis très sensible et flatté de cette proposition, touchant une ?uvre non encore communiquée. Mais je sais mes devoirs vis-à-vis de la maison Gallimard, et vous-même ; aussi je m'empresse de vous rendre compte de la question. Par le même courrier, rentrant d'un petit voyage de détente, je préviens André Breton que je me trouverai incessamment à Paris, et que je le verrai
Mon cher Maître, en tout ceci, je ne cherche qu'à faire au mieux, et ce que je dois
Veuillez me guider pour m'indiquer la route et me dire ce qu'il faut faire
Maurice Fourré




Anger
23, quai Gambetta
le dimanche 7 août 195

Cher Maître et Ami
J'ai reçu avec une joie bien grande et une gratitude toute particulièrement douce envers vous, le contrat relatif à La Marraine du Sel, que vous avez bien voulu accueillir d'une façon inoubliable pour moi. J'ai tardé à vous le dire, en mes timidités de marbre ; et ma voix de multiple exil s'ajuste mal aux désirs d'une sensibilité qui n'aura jamais tant vécu, dans cette boucle d'un destin curieux et souriant sous ses poudres innombrables
Je vais me faire, avant que vous me le permettiez, le plaisir de vous adresser un petit livre où figure le dessin et la couleur des tapisseries de l'Apocalypse, qui vous parleront mieux que moi, mon cher Maître. Et j'y ajouterai pour mon rire angevin, changeante fleur de l'immuable amitié, qui frise, en approchant de Chinon, le rire plus sonore de Touraine, une gentille monographie de Richelieu, quadrilatère où consentit à s'éteindre mon amie, La Marraine du Sel, inoubliée
Je vous prie, mon cher Maître et Ami, d'excuser ce mot multicolore, et d'agréer, avec ma gratitude profonde, mes v?ux d'heureuses vacances, et l'expression de la fidélité et de l'admiration d'un coeur ami

Maurice Fourré



La Marraine démarre très bien dans la région. Et je m'en occupe activement en centrant mon effort chez mon libraire personnel qui a fait une grosse commande

Votre dévoué
Maurice Fourré




Angers le 6 juillet 1958

Mon cher Maître
Je suis revenu chez moi, ravi de cette inoubliable causerie que vous m'avez accordée, me permettant de vous exprimer quelque part de ma respectueuse admiration, de ma gratitude, et de mon affection. Je vous en remercie de tout c?ur, avec simplicité
Docile à votre suggestion, je me ferai joie d'adresser à André Breton l'hommage d'un exemplaire dactylographié de cette IIème version de Tête-de-Nègre, n'oubliant pas que c'est lui-même qui m'a fait l'honneur de me présenter à vous, en ces années 49-50 qui me font un souvenir d'avant-dernière jeunesse ..
Maintenant, j'attendrai avec un peu plus d'espérance, le sort qui sera alloué à cet ouvrage, dont je n'ignore point l'incommodante singularité, et dont le responsable essaye, ou réussit trop bien, son hara-kiri
Vous priant de présenter mes hommages à Mme Dominique Aury, veuillez agréer, mon cher Maître et ami, mes fidélités d'esprit et de coeur
Maurice Fourré


À cette missive, Jean Paulhan répondit : "Cher Monsieur et ami, je vais presser Gaston Gallimard autant que je le pourrai. Merci de votre lettre, et moi aussi j'ai été enchanté de vous entendre, de mieux vous voir, de mieux vous connaître




Angers, dimanche 20 juillet 195

Mon cher Maître et Ami
Oui, je ferai de tout mon mieux personnellement, pour aider le cheminement de Tête-de-Nègre. C'est un affectueux devoir pour moi, et une joie. En particulier, je viendrai à Paris toutes les fois et tout le temps qu'il faudra. Mes dispositions sont prises à cet égard, en conformité de cette ferme résolution, qui m'est infiniment agréable
Oui, j'ai répudié le "Masque" d'amer celtisme, derrière lequel je glissais dans un coupable hara-kiri. J'ai commencé déjà à reprendre contact avec des amis diligents, dans la pensée de T. de Nègre
Oserai-je vous dire à quel point je vois combien ce Tête-de-Nègre a conduit sa vie intérieure dans votre direction, parmi les champs d'ombre et les clartés soudaines de mon émoi ... Oserai-je avouer enfin que depuis longtemps me hante le rêve de voir votre nom briller à la dédicace de mon livre imprimé, comme il est dans mon esprit et dans mon coeur. Je serais profondément heureux et fier, si vous faisiez à mon ?uvre et à moi, voués côte à côte à votre haut patronage, l'honneur d'agréer notre timide demande. Et si vous ne pouviez le faire, cher Maître, je n'en serais pas moins votre perpétuellement reconnaissan

Maurice Fourré


"Cher ami", répondit Jean Paulhan, "merci ... et bien sûr je serais très fier si Tête-de-Nègre m'était dédié."